ahmedbensaada.com

Il y a pire que de ne pas être informé: c’est penser l’être

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille
Accueil Société Ahmed Bensaada: Cheminement de vie

Ahmed Bensaada: Cheminement de vie

Envoyer Imprimer PDF

 

Non, la vie n’est pas qu’un long fleuve tranquille. Long peut-être, avec un peu de chance. Tranquille pas du tout. Du moins pas toujours.

Tout a commencé par un ru, minuscule filet d’une vie balbutiante surgi en 1958 à Fillaoucène, montagne mythique de la révolution algérienne avec un père qui, emprisonné, n'a pas eu la chance d’assister à la naissance de son premier rejeton. La prison coloniale, la « matmoura [1] », les « saliganes [2] », les humiliations, des histoires vives et limpides comme l'eau de roche que nous raconte encore celui qui les as vécues et qui les porte tels des stigmates tatouées au plus profond de son âme.

L’eau qui chemine engendre un ruisselet à Aix-en-Provence, dans un quartier arabe, ghetto de ces gens qui ont fui les français en allant se réfugier en France. Cette France, pays des Droits de l'Homme, mais pas de tous les hommes. Premiers souvenirs, première école, premiers « bon-points », premiers jus de raisins avant la cloche. Vercingétorix et ses Gaulois, Dagobert et sa culotte, Charlemagne et son idée folle, mais aussi les bibliothèques colorées : rose, verte, rouge et or…

Puis vint l’indépendance, la fierté retrouvée, la joie d’une vie nouvelle, l’espoir d’être enfin libre et d’avoir ses droits, ceux de l’Homme, le vrai.

Milieu des années soixante, le ruisselet devient ruisseau, coulant vers Oran, la rue d’Orléans, la Scalera [3], la Marine, l’odeur du poisson plein les poumons, premières brassées timides à la pêcherie au milieu du mazout des chalutiers. École Ibn Batouta, M. Puglièse, M. Gondolfo, premier au classement mais dernier en arabe, avec le bonnet d’âne, séquelle d’une pédagogie obsolète et surannée.

Début des années soixante-dix, la rivière prend ses aises. Les planteurs et ses petites gens, défavorisées mais ô combien honnêtes, marginalisées mais si attachantes. Le CEM [4] Ibn Khaldoun, M. Pragnère et ses maths « modernes », M. Perez et le prétendu « OAS [5] » tatoué sous sa barbichette, M. Belamri et le français lui suintant de la peau, M. Bedos et son encouragement littéraire réservé, mais efficace. Premiers textes, premiers honneurs, lecture publique : le virus de l’écriture inoculé. Et puis la langue arabe, celle de mes aïeux qui me faisait tant défaut.  M. Bouabdellah et ses années de cours privés dans la langue d’El-Jahiz. La découverte d’une phraséologie riche, imagée, magique, d’un patrimoine inestimable et d’une fabuleuse littérature arabe. Le pavoisement devant El-Moutannabi, Imrou'l Qays et Zouhair Ibn Abi Salma. La passion pour la langue, le dépassement personnel, le rattrapage du retard et …l’arabisation forcée d’un pauvre élève qui venait de découvrir la langue de ses  ancêtres.

Le cours d’eau continue son chemin au lycée Ibn Badis et ses enseignants orientaux limités mais enthousiastes, heureux de participer à l'arabisation du pays du « mallioune chahids [6] ». Et ce fût le théâtre engagé, le ciné-club à Miramar. Eisenstein, Lang, Shindo, De Sica, Carné, Ford, Bergman. Le CCF [7] et son inestimable trésor littéraire. Hugo, Baudelaire, Dumas, Balzac, Tolstoï, Buck, Steinbeck. Les premiers poèmes, l'admiration des copains, la culture dans le sang, le rêve dans la tête, la tête de Michael Jackson, les pattes d’éléphant, les chaussures à semelles hautes, les Temptations, Carly Simon, Amalia Rodrigues,  la mort de Farid El Atrache, la maladie d’Abdelhalim Hafez et la « mraya [8] » de Younes Megri.

Et puis le fleuve fit son apparition. Le bac. L’immense bac. La joie indicible, la délivrance salvatrice, le bonheur à portée de main,  le choix d’une carrière, la liberté à 17 ans. Le premier bachelier de la famille. La fierté de parents qui m’ont mis sur un banc de classe, eux qui, colonialisme oblige, n’ont jamais eu le bonheur de connaître l’école. L’apothéose d’un cours d’eau qui navigue à vue.

Le fleuve alla rejoindre les rives du Nil, à l’université du Caire.  La place At-Tahrir, la rue Talaat-Harb Pacha, le restaurant Mimi, le café américain, les pyramides, le Sphinx, le centre des étudiants maghrébins et les souvenirs d’un certain Boumediene racontés par le gardien.

Ensuite, le fleuve retrouva son lit. Université d’Oran, DES en physique, les années folles, la jeunesse insouciante, l’assurance d’un avenir radieux. Puis vint le Magister, Montpellier, la croissance cristalline, les semi-conducteurs, La Grande-Motte, Palavas-les-Flots, la thèse, la soutenance et le grand honneur d’être enseignant à l’université d’Oran.

Le fleuve continua son chemin. Le bonheur de fonder un foyer avec une moitié exemplaire et l’euphorie à la naissance des enfants.

À la mi-quatre-vingt, les premiers ouvrages universitaires[9] firent leur apparition. Il s’ensuit la commission nationale de refonte des programmes, la direction adjointe de l’Institut de Physique et le service militaire.

Je ne pourrai dire comment le fleuve rejoignit les rives du Saint-Laurent, tant le concours de circonstances est inexplicable. Il n'a jamais été question de passer ne serait-ce que quelques semaines de vacances au Canada. En fait, la faute revient au laboratoire sophistiqué de croissance cristalline de l’Université de Glasgow qui a décidé de brûler quelques mois avant mon arrivée. Comme quoi, on ne décide pas grand-chose dans le cheminement de notre cours d’eau.

Arrivée à Montréal : janvier 1989, 2 valises, 2 enfants, -18°C et le choc…thermique. Doctorat à l’université de Montréal, thèse, soutenance, mention d’excellence, nombreuses publications scientifiques [10], naissance du 3e enfant et des préparatifs pour rentrer au bercail.

Soudain le fleuve se transforma en torrent. Terrorisme, violence, décennie noire, sang rouge, sur les murs, sur les corps, sur les âmes. Assassinat du jeune « appelé [11]» Hocine, mon frère, de Brahim, mon voisin, de Benaouda, mon ami journaliste, de Alloula, mon idole, et de milliers d’autres, connus ou inconnus. On  pleure encore leur disparition comme je pleure celle de mon frère, emporté par la barbarie humaine à vingt ans. C’est injuste de mourir à vingt ans, sans avoir vécu, vu, senti, aimé. C’est injuste de mourir à vingt ans et de déchirer le cœur d’une mère. C’est injuste qu’un oued se jette dans la mer sans avoir eu le loisir de serpenter à travers les vallées. C’est injuste…

Le torrent emporta tout sur son passage : les projets, les plans et les rêves. Plus question de rentrer au bercail. Immigration contrainte, exil forcé. La boucle est bouclée : d’Aix-en Provence à Montréal.  Plusieurs changements dans un tracé déjà très sinueux. Post-doc puis chercheur à l’École polytechnique de Montréal.

La turbulence du cours d'eau se cassa dans une haute et vertigineuse cataracte. Bifurcation de parcours, changement de voie professionnelle. Enseignement au secondaire, nouvelles approches pédagogiques, découverte d’une nouvelle passion : le bonheur de côtoyer des jeunes et de leur faire aimer les  sciences. Histoire de rencontrer Hocine, dans les yeux lumineux d’une jeune, dans le sourire d’un jeune. L’épanouissement professionnel prit forme. Concepteur et administrateur de sites web éducatifs [12], conseiller pédagogique à la formation des enseignants à l’université de Montréal, conseiller pédagogique auprès de l'AUF (Agence Universitaire de la Francophonie), en poste à Hanoi, responsable de l’enseignement de la physique dans tous les établissements bilingues du Vietnam. L’inoubliable baie de Halong, la divine Hué, l’étonnante Saigon, le fleuve rouge et le Mékong. Ensuite, le Cambodge, le Tonlé Sap, les temples d’Angkor, les Apsaras et les Khmers rouges.

Le fleuve retrouva son calme. Auteur d’ouvrages politiques et scolaires (dans les plus grandes maisons d’édition du Québec), de conférences, de publications, de projets pédagogiques novateurs d'envergure, d’articles en pédagogie et d’un très grand nombre de contributions à la vie intellectuelle et sociale de l’Algérie [13]. La distance, l’éloignement et la nostalgie exacerbent et transcendent l’amour de la patrie.

Les méandres du cours d'eau ont été ponctués par différents prix, honneurs et reconnaissances [14], fruit d’un labeur incessant, de beaucoup d’originalité et d’une passion sans limite. Prix du Premier Ministre du Canada pour l'excellence dans l'enseignement (2006), Prix « Raymond Gervais » pour l'excellence en pédagogie de l'Association pour l’enseignement de la science et de la technologie au Québec (APSQ, 2010), Prix « CHAPO » (Certificat Honorifique en Applications Pédagogiques de l’Ordinateur) de l’Association québécoise des utilisateurs de l'ordinateur au primaire et au secondaire (AQUOPS, 2008), 2 Prix « BRAVO! » de la Commission scolaire de Montréal (CSDM, 1999, 2008), citation parmi « Les meilleurs profs du Québec » (Sondage pan-québécois du Journal de Montréal, 2009), Premier prix du concours national «Contes et légendes» du Festival culturel international d’Abalessa- Tin Hinan (2010), et d’autres prix qu’il serait fastidieux d’énumérer en totalité.

Le fleuve suit inexorablement son cours, nous menant vers de nouveaux horizons, de nouvelles berges, de nouvelles rencontres, de nouveaux défis…

Au fait, qui a dit que la vie n’était qu’un long fleuve tranquille ?

 

Ahmed Bensaada

17 février 2010

 

 


Notes

[1] Silo à grain sous-terrain que les militaires français utilisaient comme geôle pour les révolutionnaires algériens.

[2] Déformation de « Sénégalais ». Il s’agit de soldats d’origine sénégalaise qui faisait partie de l’armée française.

[3] Ancien quartier espagnol d’Oran malheureusement détruit de nos jours.

[4] Collège d’enseignement moyen

[5] Organisation Armée Secrète : organisation politico-militaire française clandestine partisane du maintien de l'Algérie française.

[6] Million de martyrs.

[7] Centre Culturel Français.

[8] « Le miroir », tube du chanteur Younes  Megri.

[9] "Technologie des semi-conducteurs", A. Bensaada, (O.P.U., Alger, 1987). "Semi-conducteurs: de la technologie aux dispositifs", A. Boucetta, M. Mebarki et A. Bensaada, (O.P.U., Alger, 1983).

[10] La liste complète des articles peut être consultée à l'adresse : http://www.ahmedbensaada.com/index.php?option=com_content&view=article&id=72&Itemid=78

[11] Soldat accomplissant son service militaire.

[12] Consulter par exemple : http://www.djazair.org/scienceanimee/

[13] Une liste des activités en question se trouve à l’adresse : http://www.ahmedbensaada.com/

[14] La liste exhaustive des prix et honneurs est consultable à l'adresse : http://www.djazair.org/scienceanimee/Abensaada/Prix.htm

 


AddThis Social Bookmark Button