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Polémique Onfray-Camus-El Watan

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Onfray-Camus-El Watan


El Watan, le 10 août 2012

Interview de Michel Onfray par El Watan

Réalisée par Hamid Zanaz


"Camus n’a jamais dit «oui» à l’ordre colonial !"

Torturé et tortueux, Albert Camus a inspiré et intrigué les plus grands intellectuels du siècle. Michel Onfray, philosophe et écrivain français, revient pour El Watan Week-end sur les différentes lectures de l’oeuvre camusienne.

1-En dépit de sa phrase malheureuse sur la justice, instrumentalisée par ses adversaires parisiens, les Algériens n’ont pas compris leur présence timide, pour ne pas dire leur absence significative dans les principaux romans L’Etranger et La Peste alors qu’ils constituaient la majorité !  Pourquoi Camus nommait-il «Arabes» ses compatriotes non européens ? «Il ramenait tous les autochtones à l’Arabe, disait l’écrivain algérien Yasmina Khadra, alors que le peuple algérien était composé de Berbères, de Touareg, d’Arabes, de juifs… Il voyait juste l’Arabe. C’était vraiment réduire l’univers de l’autochtone à un personnage imprécis, insaisissable.»

Cette phrase dont vous parlez n’est pas malheureuse, c’est l’interprétation des sartriens qui l’est... Des sartriens et de tous ceux qui n’aimaient pas la liberté de pensée de Camus... Car il faut vouloir mettre toute l’œuvre de Camus à la poubelle, et particulièrement Les Justes, pour ne pas comprendre ce qu’elle dit : s’il affirme qu’entre la justice et sa mère il choisit sa mère, il faut entendre : si la justice a besoin de l’injustice pour s’installer, alors elle n’est pas justice et je ne défends pas cette justice à laquelle je préfère la victime innocente qui pourrait faire les frais de cette justice en se trouvant là où une bombe aura été posée... Il faut lire ou relire Les Justes, toute la pièce témoigne en faveur de cette lecture. Par ailleurs, que les romans de Camus ne mettent pas en scène la majorité démographique du pays ne saurait être retenu contre lui !

Rien n’oblige le romancier, libre de ses sujets et de ses traitements, à faire la sociologie de son pays ! Il n’a pas plus parlé des juifs présents sur le sol algérien depuis plus de mille ans... Il ne me semble pas que ça fasse de lui pour autant un antisémite... De même, s’il parle des «Arabes», ce n’est pas au nom de je ne sais quelle lecture raciale et raciste échafaudée par Edouard Saïd qui n’était pas dans cet exercice de mauvaise foi militante au mieux de sa forme intellectuelle... Camus se contente d‘écrire correctement le français... Je vous renvoie au dictionnaire, Le Robert par exemple : «En français moderne populaire, par suite de la colonisation du Maghreb au XIXe siècle, arabe équivaut à maghrébin»... Quel mot aurait-il dû utiliser pour obtenir la bénédiction des gens qui, de toute façon, ont décidé de le discréditer systématiquement ?

2-«Alger est plutôt italienne. L’état actuel d’Oran a quelque chose d’espagnol. Constantine fait penser à Tolède. Les cités dont je parle sont des villes sans histoire.» Certains critiques accusent Camus de ne pas donner aux Algériens la chance de raconter leur histoire dans ses romans !

Camus n’a pas à se justifier de choisir ses sujets de romans. Ni à les traiter comme il les traite. C’est un procès d’intention que de reprocher à Camus d’avoir écrit les livres qu’il a écrits et de  n’avoir pas écrit les livres qu’il n’a pas écrits. A ce jeu-là, il a tort tout le temps... Il ne faut pas oublier par ailleurs qu’avec Le premier homme, roman inachevé qui aurait probablement eu le volume des gros romans de Tolstoï qu’il admirait, Camus s’était proposé justement de traiter ces questions... Ce qui demeure en dit assez pour qu’on cesse de le calomnier sans cesse avec les méthodes du Tribunal révolutionnaire qu’appréciaient tant Sartre et les siens.

3-«A partir du moment où l’opprimé prend les armes au nom de la justice, il met un pas dans le camp de l’injustice», disait Camus. Que devraient faire les Algériens contre l’ordre colonial ? N’avaient-ils pas tout essayé avant 1954 !

J’aimerais que vous puissiez préciser la nature de ce «tout» qui me paraît bien vague ! Depuis le 8 mai 1945 et la répression de Sétif et Guelma, il est même prouvé que les militants de l’indépendance nationale ont souhaité tout s’interdire qui soit du côté de la paix, de la négociation, de la diplomatie, de l’intelligence, de la raison. Je vous rappelle à cet effet que ce sont les Algériens qui ont choisi la voie de la violence et sont à l’origine du plus grand nombre de morts du côté... algérien !

Dans cet ordre d’idées, Melouza constitue un massacre emblématique : 303 Algériens égorgés et massacrés par leurs compatriotes algériens... Quant à Camus, depuis qu’il eut l’âge d’écrire dans la presse et de publier ses jugements, il a, lui, tout essayé pour lutter contre l’ordre colonial : du soutien au projet Blum-Viollette à la défense de la cause indigène, en passant par la dénonciation des méfaits du régime colonial dans Misère dans la Kabylie ou par la proposition de solutions indigènes, la fédération des douars communes par exemple, sans oublier la célébration du génie dionysiaque de ce pays dès 1937... Mais il n’eut jamais le soutien de ceux qui avaient, dès 1945, choisi de commencer par la violence.

4-«Ecrivain et journaliste militant avéré et définitif de l’Algérie française.» Voilà comment il est présenté par des intellectuels algériens dans le texte de la pétition contre la célébration du 50e anniversaire de sa mort en Algérie.

Voilà ce que le parti au pouvoir aura probablement rédigé en demandant à de supposés intellectuels d’apposer leur signature au bas de ce document ! Ce tissu de mensonges ne mérite pas le commentaire, il discrédite tous ceux qui, signant ce texte, se prétendent intellectuels... Sous tous les régimes qui ne supportent pas la liberté, il existe une cour de plumitifs qui vont au-devant des désirs et des souhaits du pouvoir pour en obtenir des avantages. La vie et l’oeuvre de Camus témoignent dans le détail du contraire de ce qu’affirment ces prétendus intellectuels. Un intellectuel pense librement, il se démarque des pouvoirs, il ne sacrifie pas aux légendes et mensonges activés par eux pour légitimer leur présence au sommet de l’Etat. La capacité de résistance aux mythes et aux légendes édictés par les pouvoirs en place, voilà ce qui définit l’intellectuel.

5-N’avait-t-il pas cessé d’être un nietzschéen de gauche en disant «oui» à l’ordre colonial ? Ne voulait-il pas concilier l’esclave et son maître ? L’ordre colonial et l’ordre libertaire ? Que répondez-vous à ceux qui posent ce genre de questions ?

Dire que Camus a dit «oui à l’ordre colonial» est une ineptie, une bêtise, une contrevérité que la pure et simple lecture de son œuvre complète dément... Il faut que ces gens cessent de croire le catéchisme rabâché sur Camus et lisent son œuvre s’ils veulent la juger...

6-On peut difficilement faire parler les morts ; mais s’il était encore vivant, comment vivrait-il l’indépendance de l’Algérie, le retour de l’islam ? En suivant la trace de Camus, comment avez-vous trouvé l’Algérie tant aimée par l’auteur de la Peste ?

Il serait abattu, effrayé, découragé qu’on puisse, un demi-siècle après les évènements, lui faire dire le contraire de ce qu’il a dit ! Qu’on puisse encore tenir ce discours du pouvoir en place à son propos en 2012 renseigne assez sur le travail qui reste à faire à ces prétendus intellectuels pour se libérer de l’esclavage mental qui est le leur... Je ne suis pas bien sûr que cette servitude contemporaine montre que le demi-siècle écoulé ait été employé à bon escient en matière de promotion de l’exercice critique et de l’intelligence !

Pour ma part, j’ai vu dans la rue d’Alger des gens francophiles et francophones qui m’arrêtaient dans la rue et avec lesquels j‘ai pu parler librement. Auprès de ce petit peuple que j’ai aimé immédiatement, je n’ai pas retrouvé le langage de la classe dominante au pouvoir ou le ton de vos imprécations contre Camus. Bien au contraire... J’ai mesuré combien Camus avait raison : il y a un génie du peuple algérien. Mais je ne suis pas sûr que les élites aient envie de célébrer ce génie-là... Et quand je dis que je ne suis pas bien sûr, comprenez qu’il s’agit d’une litote... L’indépendance en Algérie est un combat qui reste à mener.



Le questionnement de Catherine Simon

Le Monde, le 17 septembre 2012

Catherine Simon

Affaire Camus: Onfray quitte la "pétaudière"

 

La messe devrait être bientôt dite - et l'exposition Albert Camus d'Aix-en-Provence (PACA) enterrée, sans fleurs ni couronnes. L'annonce faite par le philosophe Michel Onfray sur son compte Twitter, vendredi 14 septembre, qu'il renonçait à être nommé commissaire de ce projet laisse ses partenaires désarmés. La machine n'est pas en panne. Elle est brisée. A moins d'un miracle, on ne voit guère comment elle pourrait repartir.

Le 15 octobre, le conseil d'administration de l'association Marseille Provence 2013 (élue capitale européenne de la culture) doit se réunir pour décider de la suite à donner - si tant est qu'il y en ait une - à cette péripétie ultime.

MP13 est, en effet, censée financer et organiser l'ensemble des évènements culturels qui vont ponctuer l'année 2013. Parmi lesquels l'exposition Camus, prévue en novembre, à l'occasion du centenaire de la naissance de l'écrivain.

"Pour des raisons de calendrier, l'exposition semble condamnée : les délais sont désormais trop courts pour bâtir, avec sérieux, un projet de cette importance", a confié au Monde le directeur général de MP13, Jean-François Chougnet, joint par téléphone, dimanche 16 septembre. Comme lui, la maire (UMP) d'Aix-en-Provence, Maryse Joissains-Masini, et Catherine Camus, fille de l'écrivain, ont appris le départ de Michel Onfray par la presse.

"Stupéfaite", la maire d'Aix, se prévalant de ses "excellentes relations" avec le philosophe, a cru pouvoir assurer au quotidien La Provence que Michel Onfray avait été "blessé par le comportement de la ministre de la culture, Aurélie Filippetti". Celle-ci a décidé, tempête la maire, de ne pas soutenir cette exposition "sous prétexte que le commissaire n'est plus Benjamin Stora" - l'historien de l'Algérie, que MP13 avait nommé en 2009 commissaire de l'exposition, puis détrôné, sans explication, au printemps 2012.

Fidèle à sa réputation de battante, Maryse Joissains-Masini ne baisse pas les bras : "Avec ou sans Onfray, pas question pour moi de renoncer à cette exposition !", jure-t-elle. Catherine Camus avoue à La Provence qu'elle ne peut "pas expliquer la décision de Michel Onfray", qui n'a pas eu, regrette-t-elle, la "correction" de l'avertir. Elle ne cache pas la réserve que lui inspire ce qu'elle considère comme un "coup médiatique".

Elle a des mots plus durs encore à l'encontre du philosophe, auteur de L'Ordre libertaire, la vie philosophique d'Albert Camus (Flammarion, 595 p., 22.50 €), dont l'attitude l'a visiblement meurtrie : "Je ne suis peut-être pas une grande spécialiste de l'œuvre d'Albert Camus, mais je connais mon père et je sais ce qu'il m'a appris : la loyauté et la mesure. Il semble que M. Onfray n'ait pas ressenti ces valeurs dans l'œuvre de mon père. Dommage."

Camus et l'Algérie ne portent décidément pas chance au philosophe de Caen. D'un côté comme de l'autre de la Méditerranée, les anti-Onfray semblent pousser comme des champignons. En visite à Alger, cet été, Michel Onfray a accordé un entretien au quotidien francophone El Watan, déclenchant, pour reprendre ses termes, une incroyable "pétaudière".

Il est vrai qu'il n'y est pas allé avec le manche de la cuillère : "Depuis le 8 mai 1945 et la répression de Sétif et Guelma [où des manifestations d'Algériens ont été écrasées dans le sang], il est prouvé que les militants de l'indépendance nationale ont souhaité tout s'interdire qui soit du côté de la paix, de la négociation, de la diplomatie, de l'intelligence, de la raison. Je vous rappelle en effet, poursuit l'essayiste, que ce sont les Algériens qui ont choisi la voie de la violence et sont à l'origine du plus grand nombre de morts du côté algérien !"

De telles contre-vérités historiques, dans la bouche d'un intellectuel français, tout "libertaire" qu'il se proclame, ne pouvaient que provoquer un tollé - le mot est faible - en Algérie. Ignorer, et avec quelle superbe, la violence, fondatrice, de la conquête coloniale et les tombereaux de morts "indigènes" que 130 années de domination ont laissés derrière elles a quelque chose d'ahurissant.

Dans un courriel adressé à Michel Onfray vendredi 14 septembre au matin, nous avions demandé au philosophe si les propos qui lui ont été prêtés dans El Watan le 10 août étaient bien les siens. Sa réponse, donnée ici in extenso, n'a pas dissipé le malaise : "Je ne les connais pas, je ne les ai pas vus et ne veux pas les connaître. Marre de cette instrumentalisation de l'affaire Camus. La presse française me traite assez mal pour que je ne me fasse pas d'illusion sur ce qu'elle dira quoi que je dise. J'ai donné ma version dans Le Nouvel Observateur de cette semaine, j'en reste là. Bien à vous."

Qui sont ces gens (des journalistes ?) que Michel Onfray "ne [veut] pas connaître"? Pourquoi évoquer la presse française, alors qu'on l'interroge sur la presse algérienne ? Surtout : pourquoi, s'il ne les a pas tenus, ne pas démentir ces propos ? Le mystère Onfray reste entier. Quant à Albert Camus, des hommages lui seront rendus, durant toute l'année 2013, à une échelle peut-être plus modeste, mais qui seront fidèles, souhaitons-le, au si génial et ordinaire enfant du quartier algérois de Belcourt.

 

 


Réponses aux déclarations de Michel Onfray


Ordre anti-chronologique


El Watan, le 26 septembre 2012

Maurice Tarik Maschino


Lettre ouverte à Michel Onfray

 

Cher Michel,
L’amitié rend-elle aveugle ? Dès notre première rencontre, il y a longtemps, tu m’as séduit par ta simplicité, ta générosité – tous ces livres, les tiens, que tu m’as offerts à la fin de cet entretien, alors que la plupart des auteurs sont très radins - ta maison, quelques années plus tard, que tu as mise à notre disposition, lors d’un reportage dans ta région – ta révolte libertaire, évidemment, contre tous les faux dieux que cette société vénère. Oui, j’aimais le rebelle que tu étais. Ou que j’imaginais.
Est-ce le succès qui l’a tué ? Ou bien n’étais-tu qu’un demi-rebelle, un demi-libertaire, chez qui des pans entiers de la pensée restaient gelés dans le conformisme le plus épais ?

Déjà, dans tes Fragments d’Egypte, publiés en 1998(1), cette dualité sautait aux yeux : célébrant «la sublime hospitalité africaine» de ces gens simples qui t’invitaient à une fête, se levaient «pour te proposer un banc», t’offraient «un verre de thé brûlant» et te rendaient «honteux d’être venu d’un pays où la haine de l’hospitalité vaut aujourd’hui vertu», tu te demandais s’il fallait porter leur comportement au crédit de l’islam «qui invite à pratiquer le don», tu répondais que c’était «possible, probable», ce qui te «ravissait» – après quoi, tout ravissement disparu, tu dénonçais «la face noire, sombre et tragique» de l’islam.

C’est à cette «face noire», finalement, que depuis tu as réduit l’islam. Rejoignant par là un Houellebecq pour qui «l’islam est la religion la plus con» et t’alignant, en fait de rébellion, sur l’opinion commune d’un grand nombre d’Européens.

Je ne défends pas l’islam, pas davantage le christianisme, je sais très bien, comme toi, à quel point une religion peut être aliénante et mortifère, mais il me semble très réducteur de faire de toute religion un obstacle absolu à tout essor de la pensée. Il y a ce qu’elle dit et il y la société dans laquelle elle le dit et qui, loin de la noircir davantage, peut la décolorer, la banaliser, la rendre pour l’essentiel inoffensive et en désamorcer les énoncés les plus scandaleux. Il y a ce qu’elle prescrit et s’il y a des hommes, des femmes qui entendent ses prescriptions ; il y en a d’autres qui ne les entendent qu’à demi ou pas du tout.  En négligeant le contexte historique dans lequel une religion s’inscrit et qui la colore, en ne tenant aucun compte de la liberté de chacun de l’interpréter ou de l’ignorer, tu fais de toute religion, et en particulier de l’islam, une sorte d’éradicateur absolu de la pensée, d’obstacle majeur à toute réflexion, un monstre qui condamne les hommes à la bêtise la plus crasse.

Je ne sais pas comment l’islam a été vécu par les hommes des VIIe/XIIIe siècles, à l’époque de l’âge d’or de la civilisation arabe, mais j’ai le plus grand mal à penser qu’il a pu rendre idiots l’un des précurseurs de Montesquieu, le sociologue Ibn Khaldoun, ou le géographe El Idrissi, ou Ibn Rushd (Averroès) qui invitait au plein exercice de la raison, sans parler d’Omar Khayyam qui découvrit comment résoudre des équations du 3e degré, comme j’ai le plus grand mal à imaginer que les 100 bibliothèques de Baghdad, en l’an 900, ou celle du Caire, qui détenait plus de 160 000 ouvrages, restaient désertes et que les Irakiens et les Egyptiens de l’époque ne consacraient leur vie qu’à réciter des versets du Coran.

Peut-être en conviendras-tu. Mais si, «depuis des siècles de culture musulmane, on ne pointe aucune invention, aucune recherche (…) sur le terrain de la science laïque», est-ce l’islam qui en est responsable ? Ta position est stupéfiante pour un intellectuel, de surcroît philosophe : tu fais de la religion l’élément principal d’une société, un facteur premier, décisif, oubliant qu’elle participe d’une configuration politique, économique, sociale qui décide de son impact ou de son absence d’impact sur la collectivité. Loin de voir la Lune que montre le doigt, tu ne vois que le doigt, qui devient aussi gros que la Lune.

C’est encore plus frappant quand tu évoques, comme tu l’as fait cet été dans le quotidien algérien El Watan, les manifestations du 8 Mai 1945 et la répression de Sétif et Guelma, écrasées dans le sang. Le mien n’a fait qu’un tour quand j’ai lu tes propos que les plus obtus des pieds-noirs auraient applaudis et qui ont dû ravir une Marine Le Pen : «Les militants de l’indépendance nationale ont souhaité tout s’interdire qui soit du côté de la paix (…), de la diplomatie, de l’intelligence, de la raison (…). Ce sont les Algériens qui ont choisi la voie de la violence et sont à l’origine du plus grand nombre de morts du côté algérien.»

Comment oses-tu dire une pareille insanité ? Comment peux-tu reprendre à ton compte les clichés les plus éculés des Européens les plus stupides, pour qui «les Arabes (les musulmans) sont incapables de raisonner» et ne comprennent que la force ? Comment peux-tu faire preuve, enfin, d’une pareille ignorance de l’histoire ? N’as-tu donc rien lu sur le colonialisme, à commencer par les écrits des généraux de la conquête qui se vantaient des massacres d’«indigènes» asphyxiés dans des grottes, ancêtres des fours crématoires, dont toutes les ouvertures avaient été bouchées ? Ne sais-tu donc pas que, pendant des décennies, des responsables algériens, tel Ferhat Abbas, ont exigé que leurs compatriotes, «sujets français», aient les mêmes droits, politiques et sociaux, que les «vrais» Français ?

La violence ? Mais elle a commencé dès 1830 ! Dès que les envahisseurs français ont foulé le sol algérien et, sous de multiples formes – politiques, économiques, culturelles : l’interdiction de parler arabe dans les écoles, par exemple – elle s’est manifestée pendant toute l’occupation. Pendant 132 ans.

J’ai presque honte de rappeler pareilles évidences. A toi qui as fait preuve, dans tes premiers ouvrages, d’une pensée vivante, joyeuse, rafraîchissante, d’une pensée rebelle. J’ai le sentiment qu’aujourd’hui le rebelle s’est soumis, qu’il est fatigué de penser et qu’il se repose sur les préjugés de ceux qui se contentent d’ânonner les versets de la doxa colonialiste. Cela me choque violemment, mais je me garderai bien de prendre quelques inepties pour le tout de ta pensée, un moment de faiblesse intellectuelle pour l’ensemble de ta réflexion, et c’est pourquoi je reste, même attristé et parfois très en colère, ton ami.


-1) A côté du désir d’éternité, Mollat éditeur et Le livre de poche, n°4399.
-2) Le Monde, 18 septembre 2012.


 

El Watan, le 4 septembre 2012

Kheir Eddine Merad Boudia


Onfray, Camus et nous

Monsieur Onfray, permettez-moi de me présenter : je ne suis pas un plumitif du pouvoir, je n’ai jamais sollicité ou occupé un emploi administratif, je suis médecin et je vis de ma profession (depuis 45 ans).

Je dois aussi vous préciser que j’ai milité comme l’écrasante majorité de la population algérienne pour l’indépendance de l’Algérie, et si c’était à refaire, comme tout le monde je le referai conscient que je lutterai pour retrouver la liberté et ma dignité. Pour que vous sachiez davantage de ma personne, je n’appartiens à aucun parti et que je suis musulman sans être un pilier de mosquée.
Vous avez deviné que je ne suis pas un philosophe et encore moins un adepte de la philosophie. Cette discipline qui est présentée comme une science dans le domaine de la réflexion sur les êtres, les valeurs envisagées au niveau le plus général, sa caractérisation en l’absence d’une méthodologie et d’études d’un objet déterminé est difficile, sa compréhension m’est ardue et d’un intérêt souvent obscur.

Pour le profane que je suis, je retiens de la philosophie le mot philos, qui veut dire sagesse ou amour de la sagesse et dans notre langage populaire être philosophe c’est être sage.
Cette sagesse nous la trouvons incarnée par d’éminents personnages dont la voix s’élève à chaque fois que la liberté est bafouée et les droits violés. Ils dénoncent les crimes où qu’ils se trouvent, hier c’était Guernica, Auschwitz, le problème colonial comme en Algérie, et aujourd’hui les guerres en Palestine, en espérant qu’ils interviennent dans les conflits du Moyen-Orient.
Ces philosophes prônent la paix, prennent la défense des opprimées, militent pour le respect des êtres et le dialogue des civilisations.
Nous savons par notre culture populaire que certains de vos collègues sont de véritables chevaliers de l’apocalypse, qui n’hésitent pas à nous livrer le produit toxique de leur insomnie et solliciter à longueur de journée radio et télévision pour distiller leur fiel et leur haine contre tous ceux qui n’adhèrent pas à leurs valeurs, ou qui n’ont pas la même façon de vivre comme eux.
Certains se permettent même de transporter la «démocratie» sur le toit des chars dans un pays qui n’a rien demandé et qui de toutes les façons serait arrivé à se libérer grâce au génie de ses hommes comme l’a fait le pays voisin.

Vous-même, alors qu’on espérait beaucoup de vous, vous êtes déjà sur la liste des islamophobes au même titre que les orientalistes qui sous le couvert de l’exotisme ne réalisaient pas comme vous aujourd’hui les différents aspects civilisationnels de l’Islam. Vous faites partie de la même école que ceux qui ont inspiré le discours odieux de Sarkozy au Sénégal, et qui nient même les apports des savants arabes. A croire ce courant, ce mouvement dont vous faites partie à votre façon, les traductions arabes qui n’ont rien apporté à l’occident car elles ont existé bien avant eux et pour Gougenheim dans un livre intitulé Aristote au Mont St Michel reprenant les travaux de chercheurs comme Jacques de Venise sortis d’on ne sait où, les traductions chrétiennes reposeraient dans l’Abbaye de Saint Michel. J’ai visité la bibliothèque de cette très belle presqu’île il y a 50 ans, les guides ne mentionnaient pas les archives attestant l’antériorité des traducteurs chrétiens. A les croire, ces travaux rendent caduc tout apport civilisationnel des savants arabo-musulmans, ce que ne conteste même pas Saint Thomas D’Aquin. De plus, vous le savez bien que les latins ont existé sans les grecs, surtout à un moment où l’église orthodoxe n’était pas en sainteté, ils ne se sont revendiqués comme gréco-latins que bien après la transmission des messages des philosophes helléniques par le savoir musulman. D’ailleurs, à ce jour, les meilleurs travaux arabes dans ce domaine demeurent en Perse, un pays musulman.

Vous dites que vous êtes «un niestzschéen de gauche» ; même avec cette étiquette cela ne nous empêche pas de vous soupçonner de posséder des zestes d’idées comme la prédominance de l’Etat fort sur l’Etat faible, le faible incapable de créer et en quelque sorte vous admettez la prééminence des races supérieures sur les races inférieures qui font que même s’il s’est séparé de Wagner, Nietzsche restera un idéologue du nazisme. Aussi, ne soyez pas étonné d’être traité d’antisémite comme le fut sa sœur et de ce fait que votre nom figure sur la liste d’attente des antisémites avant d’y être de pleins droits à la moindre petite incartade de votre part.
Mais revenons à ce qui a motivé mes propos : Camus et notre lutte de libération. Vous affirmez avec force et passion que Camus n’avait pas l’esprit colonial. Je ne sais pas quelle est votre définition du colonialisme ; pour moi, elle est très simple, elle découle de ce que j’ai vécu. Pour moi qui l’ai subi c’est un pouvoir qui a déstructuré ma société, spolié la terre de mes ancêtres, qui m’a humilié, qui a torturé, assassiné des milliers de mes compatriotes, qui nous a administrés sous le régime de l’indigénat et du statut du français musulman, un sujet du pouvoir républico-impérial.

Tout comme vous, Camus nous reprochait d’avoir utilisé en premier la violence, mais avant d’arriver à la déflagration de 1954 que n’avons-nous pas essayé pour éviter le sang des habitants de ce pays. Et d’ailleurs, le FLN n’a jamais parlé d’une victoire militaire, il a dépêché les meilleurs de ses fils pour aller plaider notre cause dans toutes les instances internationales et s’il faut parler de victoire, elle a été surtout politique.
En somme, vous nous auriez conseillé d’agir comme Gandhi. Mais vous oubliez ce qu’il a dit : que si le choix restait uniquement entre la lâcheté et la violence, je n’hésiterai pas à conseiller la seconde. Camus lui-même disait : «Je ne pense pas qu’il faille répondre aux coups par la bénédiction.» Et il ajoute : «Je crois que la violence est inévitable, les années de l’occupation nous l’ont appris.»
Donc, tout le mal viendrait de la violence que nous avions été les premiers à utiliser et qu’à vos yeux on est sur le même pied d’égalité que nos colonisateurs, qui se sentent encouragés pour redoubler de violence au moment où nous célébrons le 50e anniversaire de notre indépendance (mais qu’ils ne se fatiguent pas, ils ne déstabiliseront pas notre jeunesse).

Ou vous êtes de mauvaise foi, ou vous ne connaissez rien de notre histoire ou les deux à la fois.
La violence a commencé le jour même où les troupes coloniales ont mis les pieds sur notre terre. Lisez les comptes rendus de Bugeaud ou les lettres de Saint Arnaud à sa femme, vous serez, j’espère, choqué, indigné et prendriez conscience de votre légèreté. Ces violences, bien entendu, se sont poursuivies durant toute l’ère coloniale et durant notre lutte de libération, elle se sont même accélérées et accentuées. Nos violences dans les villes n’ont commencé qu’en août 1955 après que les troupes coloniales aient entrepris des massacres de nos populations dans les Nemechtas, les villages et nos campagnes, à Alger elles n’ont débuté qu’après les assassinats de la rue de Thèbes, et à Tlemcen elles n’ont apparu qu’après le meurtre du docteur Benzerdjeb. Monsieur Onfray, vous approuvez en sorte les actions des troupes coloniales en donnant raison à Camus qui disait qu’à partir du moment où l’opprimé prend les armes, il met un pas dans l’injustice. En somme, nous n’avons à nous en prendre qu’à nous-mêmes pour les morts qu’on a eu à déplorer. Vous ne dites pas mieux que ceux qui faisaient payer à la famille les balles qui ont été utilisées pour fusiller un de leurs proches.

Camus qui dénonçait les misères des gens de Kabylie a cessé d’être aux côtés du peuple algérien lorsque les combats et la torture se sont généralisés. Il se rangera résolument du côté de sa communauté au détour d’un meeting à Alger où il fut conspué par les pieds-noirs, un peu comme Guy Mollet, qui, à la suite de quelques tomates lancées contre lui par les ultras, renoncera à ses promesses de chercher la paix avec ceux qui luttaient. Camus, dès lors, restera insensible à tous les appels et notamment à celui de Taleb Ahmed (pourtant un admiratif de ses œuvres) qui, du fond de sa cellule l’exhortait à se joindre à ceux qui œuvraient pour l’allègement de la souffrance du peuple algérien. Plus que ça, un moment où la pratique de la torture était connue de tous, il refusera de s’associer à ceux qui la dénonçaient. Jean Amrouche, un ami de Camus, sollicité encore une fois pour obtenir son adhésion, répondra : «cessez de me harceler, je ne veux plus entendre parler de cet individu». Ce même

Amrouche, français de cœur et de sang, ne cessait de répéter : «Si les crimes des tueurs indigènes soulèvent en moi une indignation et un dégoût plus forts que la souffrance, la répression qui fut aussitôt abattue sur mon pays a ouvert une blessure profonde, car le crime des enfants aveugles ne peuvent justifier ceux de leur mère.»
Pour enlever tout doute et son refus d’accepter l’indépendance de l’Algérie, il n’hésitera pas au moment de sa mobilisation de déclarer qu’entre la justice et sa mère il choisirait sa mère
A ce même moment où des personnes hommes et femmes aussi illustres que lui confrontés aux mêmes dilemmes et subissant parfois tortures, intimidations, incarcération aient déclaré qu’entre leur mère et la justice ils choisiraient toujours la justice.
Dans ses dernières chroniques algériennes, comme s’il laissait un testament, il écrivait que l’indépendance de l’Algérie est une formule purement passionnelle, qu’il souhaitait une fin du système colonial mais dans une Algérie toujours française. Camus a désormais choisi son clan et se voit le porte-drapeau de la conscience française en Algérie et les pieds-noirs voyaient en lui leur conscience, un peu comme Conrad l’était pour les colons anglais.

En plus de votre cécité de ne pas voir Camus comme un colonialiste, vous lui donnez raison car tel un visionnaire il prévoyait ce qui allait se passer après. Ce en quoi vous rejoignez les nostalgiques de l’Algérie française, qui heureux de l’aubaine s’accrochent à leur maître de conscience et ne cessent de répéter : «on vous l’a bien dit». Mais au fait, qu’attendez-vous de nous ? Qu’on réalise tous les fantasmes, comme le disait Claude Le Roy des personnes qui nous ont aidés que l’ont soit socialistes comme le souhaitaient les socialistes, communistes trotskistes comme le souhaitaient les communistes et les trotskistes, qu’on renonce à la langue arabe, à notre souveraineté, et qu’on redevienne en quelque sorte comme un territoire français d’outre-mer.

Vous vous lamentez sur notre sort. Les plus zélés des plumitifs du pouvoir vous diront que tout n’est pas parfait et qu’on pouvait faire beaucoup mieux (peut-être, mais cela aurait pu être pire compte tenu de l’état du pays en 1962). Vous convenez avec moi que sur le visage et le sourire que vous adressaient des enfants que vous avez croisés dans la rue vous prenant certainement, compte tenu de votre minois, pour un artiste français ne contenaient aucune haine. Cette vertu leur a été inculquée par ceux qui ont lutté contre le pouvoir colonial et qui n’avaient comme ennemi que l’injustice, l’humiliation. Le peuple a oublié son statut d’indigène. Il est conscient qu’il a encore un long fleuve à parcourir et que sa traversée ne sera pas toujours facile pour réaliser les idéaux du 1er Novembre. Féru d’histoire comme vous l’êtes, vous savez que l’Espagne après le départ de ses migrants a mis plusieurs siècles pour se ressaisir. Vous savez aussi que beaucoup d’idéaux de la révolution française qui n’était pas un modèle de lutte pacifique ont mis presque un siècle pour connaître un début d’application et que même certains d’entre eux n’ont pas été respectés et notamment le refus du colonialisme, comme le préconisait Robes pierre.

Il en est même comme «Mitterrand» qui pense que la révolution de 1789 a freiné l’élan de la France et dispersé son patrimoine, notamment dans le domaine du mobilier, la peinture et les recueils des œuvres d’art et d’histoire. En attendant d’atteindre la plénitude de nos idéaux, ce qui pourrait demander beaucoup de temps, nous avons des arguments à faire valoir. 90% de nos jeunes vont à l’école, ils étaient à peine 14% en 1962, des milliers d’étudiants fréquentent les universités, on était à peine quelques dizaines durant la période coloniale. Nous avons maintenant suivant les régions un médecin pour 500 ou 1000 habitants, la médecine est gratuite, 7000 de nos praticiens exercent chez vous, vous nous en avez laissé 252. Il n’y a plus de famine qui ravageait nos campagnes. L’infrastructure s’est enrichie en autoroutes, chemins de fer et aéroports, et pratiquement tout le pays est électrifié et alimenté en gaz et en eau. La presse écrite malgré quelques difficultés est de plus en plus libre et nous sommes conscients qu’elle doit l’être davantage.

Les universités regorgent d’étudiants dont certains sont appréciés et courtisés dans le monde entier. Et même la femme algérienne, qui est raillée par Tocqueville qui trouve légitime qu’on occupe des territoires quand ils sont gouvernés par des barbares de races inférieures, oubliant ce qu’il disait à propos des Indiens d’Amérique, a vu son statut évolué. La femme algérienne a arraché le droit de voter en 1962 en reconnaissance à sa participation dans la lutte de libération, tout comme les anglaises en 1918 et les françaises en 1945 en reconnaissance de leur participation à la résistance de leurs pays respectifs.
Elle est majoritaire dans les secteurs de l’éducation, de la magistrature et de la médecine et est présente à raison de 30% dans les partis politiques. Elle bénéficie des mêmes droits sociaux et son salaire est identique à celui de l’homme au sein de la fonction publique et du secteur privé. Pour autant, sa lutte n’est pas terminée et on espère que dans un futur très proche son statut ne différera en rien de celui de l’homme. Nous savons qu’il reste beaucoup à faire.
- Dans le domaine des médias lourds.
- Des libertés individuelles.
- De la lutte contre la corruption.
- De l’incompétence de certains responsables.
- De l’émergence d’une élite politique et que notre combat n’aura cessé que lorsque s’installera en Algérie un Etat de droit et que tous les idéaux du 1er Novembre soient atteints.

Penser comme nous pensons et écrire comme nous écrivons, je ne vois pas en quoi on serait d’obédience sarthrienne, qui, au demeurant est très respecté pour son courage et son aide durant la lutte de libération. Si vous vous penchez sur l’histoire de l’Algérie, nous sommes une très vieille civilisation qui remonte à la nuit des temps, nous avons connu les numides, les puniques les rois berbères, les Romains, les chrétiens, les vandales, les byzantins, le monde arabo-musulman, les Turcs, et la colonisation française. Notre terre a été gouvernée et habitée par des hommes célèbres, elle a connu des savants illustres, et on a subi d’autres influences comme celles d’Ibn Khaldoun ou de saint-augustin qui prônaient la paix et l’amour entre les hommes (si Camus s’était penché sur l’histoire de l’Algérie, il aurait compris qu’on n’enferme pas un lion dans une cage d’oiseau). D’ailleurs, des ecclésiastique comme Monseigneur Duval se sont nettement déclarés pour l’indépendance de l’Algérie, tout comme les intellectuels de tous bords : Mauriac, Jean Daniel, Raymond Aron, Jean Mari Domenach, Cote et bien d’autres qui, sans être sarthriens ont soutenu le peuple algérien. La révolution algérienne, si vous vous donnez la peine de la regarder, est une grande révolution exemplaire réalisée par des hommes courageux qui ont été parmi les rares combattants à abattre une colonie de peuplement qui disposait d’une armée coloniale avec des moyens énormes. Elle a incité beaucoup de peuples à réclamer leur indépendance ; c’était la Mecque révolutionnaire, où les leaders de l’Afrique et les pays d’autres continents trouvaient refuge et moyens qu’ils ont utilisés pour vaincre la puissance qui les colonisait. A ce seul titre, vous devez respecter la révolution algérienne et aider le peuple algérien à continuer sa marche vers le progrès. Ne vous mêlez pas aux mensonges des médias qui nous ont fait croire que Saddam Hussein avait des armes chimiques, que la Libye a été libérée par des combattants autochtones, et surtout ne soyez pas avec les va-t-en guerre qui préconisent d’en découdre avec l’Iran et pourquoi pas demain avec la Chine.

Au fait, j’allais oublier ! Vous vous attaquez aux pétitionnaires contre la caravane camusienne. Personnellement, je ne connais pas le contenu de cette pétition et encore moins le contenu des messages de cette caravane. Il est évident que s’il s’agissait de prendre le parti de camus le politique, j’hésiterai beaucoup et je ne manquerai pas avant de me décider de demander aux habitants d’Ouradour ce qu’ils penseraient si on leur proposait des conférences de Renan ou de Nietzsche.
Ne soyez le plumitif de personne et écrivez plutôt sur facebook pour défendre comme les grands sages la paix, la justice, le dialogue entre les civilisations.
C’est tout le mal que je vous souhaite ; ceci étant, vous serez toujours le bienvenu en Algérie.

 



 

La Nouvelle République, le 26 août 2012

Ahmed Bensaada

 

Je dois reconnaître que j’ai déjà éprouvé de la sympathie pour Michel Onfray, ce philosophe médiatique qui, jonglant avec Épicure, Nietzsche, Spinoza, Descartes et autre Heidegger, est omniprésent dans l’univers cathodique, le cyberespace et les devantures des librairies.

Cette sympathie est probablement née de sa prise de position courageuse contre Roman Polanski [1], condamnant le cinéaste amateur de chair infantile, alors que d’autres « sommités » intellectuelles françaises, comme l’illustrissime Bernard-Henri Levy (BHL), n’avaient  rien trouvé de mieux que de nous expliquer que le viol d’une enfant de 13 ans n’était pas « pour autant, un crime de sang, voire un crime contre l’humanité » [2].

Ensuite, il y a eu les affaires « Freud » et « Soler »  à l’occasion desquelles toute une meute de psychanalystes outrés [3, 4] et de philosophes ulcérés [5], ont déversé des litres de fiel et des pintes de venin sur le fondateur de l'Université populaire de Caen qui avait osé donner un coup de pied philosophique dans leurs fourmilières respectives.

À ma décharge, il faut dire que j’ai toujours pensé qu’être la cible des critiques de BHL et consorts est implicitement une reconnaissance de la respectabilité de la personne ciblée et un gage de son honnêteté.

Toutefois, je n’aurais jamais imaginé qu’Onfray quitte son microcosme parisien, réel écosystème de la bien-pensance française, pour s’inviter dans un journal bien de chez nous en cette période de double réjouissance que sont le Ramadhan et le cinquantenaire de l’indépendance de notre pays.

Est-ce pour fuir les flammèches de ses multiples détracteurs qu’il est venu se réfugier dans les pages d’un des journaux de l’ancienne colonie de son pays? Ou est-ce pour esquiver le feu nourri des virulentes critiques [6, 7] qui ont accompagné la sortie de son livre sur Camus?

Toujours est-il qu’El Watan lui a offert l’hospitalité pour venir nous parler du « Camus nouveau » revisité par ses soins [8].

Profitant de cette invitation, on l’entend dire à propos de la fameuse phrase de Stockholm [9] prononcée par Camus: « Cette phrase dont vous parlez n’est pas malheureuse, c’est l’interprétation des sartriens qui l’est... […] : s’il [Camus] affirme qu’entre la justice et sa mère il choisit sa mère, il faut entendre : si la justice a besoin de l’injustice pour s’installer, alors elle n’est pas justice et je ne défends pas cette justice à laquelle je préfère la victime innocente qui pourrait faire les frais de cette justice en se trouvant là où une bombe aura été posée... ». Il ne faut pas être sartrien et, surtout, avoir les capacités intellectuelles d’Onfray pour comprendre ce que Camus avait voulu dire dans cette fameuse phrase qui a tant fait couler d’encre. Une question pourtant se pose : comment se fait-il qu’un philosophe et écrivain de la trempe de Camus, lui qui manie la langue française avec tant de dextérité, n’a pas pu expliciter sa pensée et démentir lui-même les assertions de ses adversaires? Pourtant dans d’autres occasions et pour d’autres peuples, il a été on ne peut plus clair sur ses convictions. Nous y reviendrons.

Questionné sur l’absence significative des « arabes » dans les principaux romans de Camus, Onfray fit l’étrange déclaration : «  Il n’a pas plus parlé des juifs présents sur le sol algérien depuis plus de mille ans... Il ne me semble pas que ça fasse de lui pour autant un antisémite... ».

Oh que non, M. le philosophe! Camus est loin d’être un antisémite et vous devez bien le savoir.

Voici ce que nous apprend Albert Bensoussan à propos de Camus et de la communauté juive oranaise sous le régime de Vichy: « il avait fallu organiser l’enseignement pour les enfants juifs chassés des écoles, sous l’autorité des maîtres eux-mêmes mis à pied – tous juifs, à l‘exception notable d’Albert Camus qui, exclu de l’enseignement pour cause de tuberculose, fut recruté par le professeur André Bénichou à l’école juive d’Oran, baptisée « cours Descartes », en 1941-1942 ; et c’est de cette expérience que le futur prix Nobel allait tirer son roman La Peste, tout en faisant souche localement, puisqu’il épousa alors une jeune fille d’origine juive, Francine Faure, petite-fille de Clara Touboul » [10]. Ce qui lui fit dire : « Bon, alors Camus est de la famille, n’est-ce pas ? ». Et d’ajouter, plus loin: « Alors oui, nous pouvons dire […] qu’Albert Camus fut notre ami, qu’il fut des nôtres, dans ses positions politiques et morales comme dans ses écrits et son engagement. Albert Camus, notre grand frère » [11].

C’est dans ce même article que l’on apprend qu’il était très probable que Camus se soit inspiré de deux de ses amis juifs d’Oran (les frères Raoul et Loulou Bensoussan) pour le personnage de Meursault dans L’Étranger.

Les positions politiques et morales de Camus sont allées bien au-delà de la communauté juive algérienne. En effet, lors d’un discours daté du 22 janvier 1958 (soit environ un an après la phrase de Stockholm), il déclare : « Ce sont mes amis d’Israël, de l’exemplaire Israël, qu’on veut détruire sous l’alibi commode de l’anticolonialisme mais dont nous défendrons le droit de vivre, nous qui avons été témoins du massacre de ces millions de Juifs et qui trouvons juste et bon que leurs fils créent la patrie que nous n’avons pas su leur donner » [12].

 

Pour écouter Camus parler d'Israël:


Rappelons, pour mettre cette déclaration dans son contexte, qu’à cette date,  la guerre d’Algérie battait son plein et que le peuple algérien subissait les affres d’une répression sanglante menée par l'armée française.

Onfray ne nous dit pas pourquoi, dans ce cas précis, la phraséologie de Camus est si limpide alors que la déclaration de Stockholm nécessite des générations d’exégètes pour la déchiffrer.

Cette profession de foi de Camus envers Israël n’est pas sans nous rappeler un fait intéressant concernant Onfray. Dans un brillant article sur le « Camus nouveau », Olivier Todd, le biographe de Camus, a fait la remarque suivante : « Jargonnant, caracolant sur l'ontologie et la phénoménologie, Onfray se défoule et refoule, ne renonçant pas aux basses anecdotes. Plutôt qu'une biographie de Camus, ce livre ne serait-il pas une autobiographie d'Onfray? » [13].

Il n’a pas pu si bien dire. Curieusement, cette analogie est vérifiée dans la position adoptée par Onfray à l’égard d’Israël : « Je suis sioniste » a-t-il déclaré sans ambages.  Et de poursuivre : « Il est légitime que les juifs aient droit à leur Terre et il est légitime qu’on puisse construire cet état d’Israël » [14].

Onfray partageant une opinion analogue à celle de Camus sur la colonisation de la Palestine! Partagerait-il aussi celle de Camus sur l’Algérie française? Le mimétisme révélé par Olivier Todd serait alors parfait.

Questionné par El Watan sur la solution qu’auraient dû choisir les Algériens contre le dégradant et révoltant ordre colonial, Onfray eut l’étrange réponse : « Je vous rappelle à cet effet que ce sont les Algériens qui ont choisi la voie de la violence et sont à l’origine du plus grand nombre de morts du côté... algérien ! ». Et, pour se donner raison, il ajouta : « Dans cet ordre d’idées, Melouza constitue un massacre emblématique : 303 Algériens égorgés et massacrés par leurs compatriotes algériens... ». La preuve par 9!

Comment, avec de tels arguments, Onfray a-t-il réussi à avoir le statut de  philosophe de France et de Navarre?

Certes, le massacre de Melouza est un épisode douloureux de la révolution algérienne et il faut le condamner vigoureusement. Mais de là à ne citer que cet exemple et passer sous silence l’extermination de millions d’Algériens victimes de 132 ans de répression coloniale, on n’est plus dans le registre de la dissertation mais de celui de la mauvaise foi.

Onfray connaît-il par exemple l’histoire de la tribu des Ouffia horriblement massacrée en 1832 par l’armée française? Des enfumades des Ouled Sbih  sous les ordres du  Général Cavaignac (1844) et des Ouled Riah  par le colonel Pélissier (1845)? De l’extermination de la moitié de la population algérienne entre 1830 et 1870? Des 45 000 morts du 8 mai 1945? Des centaines de milliers de victimes de la barbarie française durant les révoltes successives depuis l’occupation jusqu’à l’indépendance de l’Algérie?

Un tel manque de rigueur dans l’analyse historique donne raison à certains de ses détracteurs qui n’ont pas hésité à affirmer que « ce n’est que par une imposture dont il faudrait prendre le temps de décrypter la portée qu’Onfray a pu s’acquérir la réputation d’être philosophe » [15].

Venons-en maintenant au bouquet final que représente son commentaire sur les intellectuels algériens qui se sont opposés, en 2010, à la  « caravane de Camus » : « Voilà ce que le parti au pouvoir aura probablement rédigé en demandant à de supposés intellectuels d’apposer leur signature au bas de ce document ! Ce tissu de mensonges ne mérite pas le commentaire, il discrédite tous ceux qui, signant ce texte, se prétendent intellectuels... Sous tous les régimes qui ne supportent pas la liberté, il existe une cour de plumitifs qui vont au-devant des désirs et des souhaits du pouvoir pour en obtenir des avantages. La vie et l’œuvre de Camus témoignent dans le détail du contraire de ce qu’affirment ces prétendus intellectuels ».

Sans prendre le temps de vérifier l’identité ni les motivations de ces « prétendus intellectuels » qui ont dit non à la « caravane de Camus » (et dont je faisais partie), Onfray les a traités de la même façon que ses compatriotes les colons traitaient nos compatriotes les indigènes. C'est-à-dire avec mépris, suffisance et dédain. Il les a accusés d’être des « plumitifs du régime » alors qu’il devrait savoir que le principal instigateur de cette caravane, en l’occurrence Yasmina Khadra (de son vrai nom Mohammed Moulessehoul), est un salarié dudit « régime », nommé par décret présidentiel [16].

Le Sage de l’Université populaire de Caen, temple du savoir universel et de la liberté d’expression, peut-il comprendre que ceux qui ne partagent pas son opinion ne sont pas nécessairement au service de forces occultes qui travaillent dans le noir? Que balayer avec arrogance du revers de la main les idées d’autrui n’est pas digne du statut de « philosophe » ni d’universitaire dont il se réclame? Qu’il devrait plutôt descendre de son Olympe pour rencontrer les mortels et plumitifs que nous sommes? Il y trouverait certainement matière à réflexion pour ses douteuses pérégrinations philosophiques.

Le philosophe Raphaël Enthoven connaît bien Onfray. Il a été impliqué pendant deux ans dans l'Université populaire de Caen avant que son fondateur ne le congédie pour « motifs idéologiques ». C’est à ce moment qu’il se rendit compte que « Michel Onfray tenait le désaccord pour une offense » [17]. Quoi de plus clair pour expliquer ses propos sur la « caravane de Camus »?

En 2006, Onfray a été nommé « prêtre honoraire » de la secte de Raël, ce qui a alimenté une série d’articles sarcastiques qui n’ont pas plu à notre philosophe [18]. Vexé, il a alors sorti ses griffes et a traité le journaliste du Monde qui avait relayé l’information de…plumitif!

Décidément, Onfray  qualifie de « plumitifs » tous ceux qui ne partagent pas ses idées ou qui le dérangent dans sa béatitude philosophique. Mais tout intelligent qu’il semble être, ne s’est-il pas posé la question s’il n’était pas lui-même le plumitif d’El Watan? Pourquoi ce journal a-t-il donné la parole à ce prétendu « expert » de Camus alors que certains critiques sont plus que sceptiques? En effet, commentant le « Camus nouveau » d’Onfrey, Marc Riglet s’est exclamé : « Pourquoi, surtout, faut-il écrire si vite et s'exposer aux approximations fâcheuses quand ce ne sont pas de simples bourdes ? […] Ce qui serait bien, finalement, c'est que les livres de Michel Onfray soient relus, avant d'être édités » [19].

En ce qui me concerne, j’aurais tant souhaité qu’Onfray profite de l’espace médiatique qui lui a été gracieusement offert par El Watan pour souhaiter aux Algériens un joyeux cinquantenaire d’indépendance ou un « Ramadhan Moubarak », quoique sur ce dernier point je ne sois pas tellement sûr, son opinion sur l’Islam étant extrêmement négative, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais ça, c’est une autre histoire.

Raphaël Enthoven a une opinion bien arrêtée sur Onfray. Il le qualifie d’ « homme qui enfonce des portes ouvertes avec le sentiment grisant de prendre l’assaut de la Bastille » [20]. Après son passage de ce côté-ci de la méditerranée, il vient d’en enfoncer une autre. Très grande. Aussi grande que celle d’un caravansérail.


Références

  1. Michel Onfray, « Je choisis la pureté », Libération.fr, 19 octobre 2009, http://www.liberation.fr/politiques/0101597817-je-choisis-la-purete
  2. Bernard-Henri Lévy, « Pourquoi je défends Polanski », Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy, 7 octobre 2009, http://www.bernard-henri-levy.com/pourquoi-je-defends-polanski-2812.html
  3. Elisabeth Roudinesco , « Roudinesco déboulonne Onfray », BiblioObs,  16 avril 2010, http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20100416.BIB5236/roudinesco-deboulonne-onfray.html
  4. Bernard-Henri Lévy, « Pour Sigmund Freud », Le Point.fr, 29 avril 2010, http://www.lepoint.fr/actualites-chroniques/2010-04-29/pour-sigmund-freud/989/0/449014
  5. Gérard Bensussan, Alain David, Michel Deguy et Jean-Luc Nancy, « Du ressentiment à l’effondrement de la pensée : le symptôme Onfray », Libération.fr, 3 juillet 2012, http://www.liberation.fr/culture/2012/07/03/du-ressentiment-a-l-effondrement-de-la-pensee-le-symptome-onfray_830886
  6. Marc Riglet, « La bataille ratée de Michel Onfray », L’Express.fr, 1er mars 2012, http://www.lexpress.fr/culture/livre/l-ordre-libertaire-la-vie-philosophique-d-albert-camus_1088415.html
  7. Olivier Todd, « "L'ordre libertaire. La vie philosophique d'Albert Camus", de Michel Onfray : Sartre-Camus, cessez le feu ! », Le Monde.fr, 12 janvier 2012, http://www.pilefacebis.com/sollers/IMG/pdf/Lordre_libertaire.pdf
  8. Michel Onfray (Interview), « Camus n’a jamais dit «oui» à l’ordre colonial ! », El Watan, 10 août 2012, http://www.elwatan.com/culture/camus-n-a-jamais-dit-oui-a-l-ordre-colonial-10-08-2012-181498_113.php
  9. « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice » : Phrase prononcée par Albert Camus le 12 décembre 1957, lors d’une conférence à Stockholm, deux jours après avoir reçu le Prix Nobel de littérature. Il répondait à un jeune militant algérien qui lui reprochait de ne pas s’engager pour l’indépendance de l’Algérie.
  10. Albert Bensoussan, « La culture juive à Alger », Terre d’Israël, 24 mai 2008, http://www.terredisrael.com/infos/?p=2196
  11. Albert Bensoussan, « Pour saluer la mémoire d’Albert Camus », Terre d’Israël, 19 janvier 2010, http://www.terredisrael.com/infos/?p=16755
  12. Ahmed Bensaada, « Camus, Yasmina et les autres », La Tribune, 24 mars 2010, http://www.ahmedbensaada.com/index.php?option=com_content&view=article&id=27:camus-yasmina-et-les-autres&catid=37:societe&Itemid=29
  13. Voir référence 7.
  14. Michel Onfray (Interview), « Je suis sioniste », France Inter, 9 mai 2009, http://www.dailymotion.com/video/x99mo3_michel-onfray-zapping-de-france-int_news
  15. Voir référence 5.
  16. « Par décret présidentiel du 23 Chaoual 1428 correspondant au 4 novembre 2007, M. Mohammed Moulessehoul est nommé directeur du centre culturel algérien à Paris », Journal Officiel de la République Algérienne n°71 du 4 Dhou El Kaada 1428 correspondant au 14 novembre 2007, http://www.joradp.dz/JO2000/2007/071/FP10.pdf
  17. Robert Ménard et Emmanuelle Duverger, « L’anti-modèle, c’est Thierry Ardisson », Revue Médias, n°26,  2010, http://www.revue-medias.com/raphael-enthoven-l-anti-modele-c,662.html
  18. Michel Onfray, « Raël crétin sidéral ou la mauvaise odeur des journalistes », Bellaciao.org, 7 avril 2006, http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=25841
  19. Voir référence 6.
  20. Bénédicte Arcens, « Interview : Raphaël Enthoven », Le Mague.net, 13 mars 2007, http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article3102

 


Le soir d'Algérie, le 25 août 2012

Nasser Djidjeli

Le temps des indignations sélectives

Dans la suite du débat suscité dans votre édition du 15 août 2012 par M. Badreddine Mili suite aux propos «commis» par M. Michel Onfray dans l’édition d’El Watan week-end du vendredi 10 août 2012, je vous prie de bien vouloir me permettre d’apporter ma modeste contribution.

Camus est et restera un sujet de débat avec ses partisans et ses détracteurs. Que l’on pense qu’il était pour une Algérie française avec plus de droits pour les Algériens ou que c’était un fervent détracteur de l’ordre colonial, ou encore qu’il était les deux à la fois, cela peut et doit être débattu en toute sérénité sans verser, comme l’a fait Monsieur Onfray, dans le pédantisme et l’ex-communion de tous ceux qui ont commis ce crime de lèse- majesté d’avoir osé ne pas penser comme lui.

Peut-on traiter de plumitif du pouvoir Kateb Yacine parce qu’il a écrit de Camus que «malgré ses airs d’anticolonialiste, les Algériens étaient absents de l’œuvre de Camus pour qui l’Algérie c’était Tipaza, un paysage» (A. J. Lenzini L’Algérie de Camus)? Peut-on faire de même avec Edward Saïd, ce monument de la littérature arabe et américaine, fervent militant des droits de l’homme, qui disait de lui «que ses récits avaient une vitalité négative, il en émanait un sentiment de gâchis et de tristesse que nous n’avons pas encore bien compris et dont nous ne sommes pas tout a fait remis» ( Monde diplomatique, novembre 2008 p8 et 9)? Peut-on, sans verser dans le ridicule, penser que ces deux immenses auteurs, pour ne citer que ceux-là, au passé militant sans pareil, sont des thuriféraires du pouvoir ? Les lecteurs jugeront.

Camus et le problème algérien

Oui, Albert Camus était un homme pour le moins que l’on puisse dire complexe. Il a été sûrement un humaniste très sensible à la misère des Arabes comme il les appelait, et ceci se retrouve dans nombre de ses écrits et de ses actions. Il milita en faveur de l’introduction du recours en grâce pour de nombreux condamnés à morts algériens en 1959 auprès du général De Gaulle et d’André Malraux. Il n’a pas hésité à dénoncer les exactions commises par colonialisme après les manifestations de Sétif en 1945. Il avait dit, je le cite : «Nous sommes en train de faire dans ce cas-là ce que nous avons reproché aux Allemands de faire.» Dans Misère de Kabylie en 1939, il dénonce la misère et la pauvreté qui frappe la population arabe et fait des propositions pour des réformes très utopiques certes, mais il a eu ce mérite les avoir proposées.

Humaniste, Camus l’était mais c’était aussi quelqu’un qui s’était prononcé sans ambigüités contre la volonté d’indépendance de ce qu’il appelait Arabes et non les Algériens, comme témoignent les quelques extraits qui suivent. Dans Algérie 1958, il déclarait : «Si bien disposés qu’on soit envers la revendication arabe, on doit cependant reconnaître qu’en ce qui concerne l’Algérie, l’indépendance nationale est une formule purement passionnelle. Il n’y a jamais eu de nation algérienne» ( Albert Camus tel qu’en lui-même de Francois Chavanes). Dans Algérie 1958 toujours, Camus caractérise «d’illégitime la revendication algérienne d’indépendance et sous- entend qu’elle n’est pas une revendication du peuple arabe mais le fait de quelques militants sans aucune culture». Dans l’Algérie déchirée de 1955, il écrivait que «Les opprimés qui luttent en utilisant les armes au nom de la justice deviennent des oppresseurs et il ne faut pas oublier que la France garde un rôle civilisateur envers les populations inférieures». Dans l’Algérianité, Leila Benamar Benmansour rapportait de lui cette formule : «L’Algérie est aujourd’hui un territoire habité par deux peuples, je dis bien deux peuples, l’un est musulman et l’autre ne l’est pas, les deux peuples ont un droit égal à conserver leur patrie.»

Camus pensait aussi que les immigrations successives de juifs, Turcs, Arabes, Français rendaient la notion de nation algérienne caduque. Voilà les deux facettes de Camus, un grand humaniste mais dont l’erreur a été de penser et d’écrire dans Misère en Kabylie que «la crise apparente dont souffre l’Algérie est d’ordre économique ». Camus considérait que le problème algérien était l’équivalant d’une querelle entre deux populations qu’il fallait réconcilier l’une avec l’autre en les renvoyant dos à dos avec une petite tape sur l’épaule. Cette vision très puérile ne reflétait évidemment pas du tout la réalité et l’histoire de cette terre algérienne. En effet, il s’agissait ni plus ni moins que d’une guerre entre un peuple colonisé qui voulait libérer sa terre et un colonisateur qui voulait garder cette colonie quitte à faire quelques petites réformettes superficielles comme le projet Blum-Violette. Projet que vous semblez cautionner mais rejeté à juste titre par le peuple algérien car, en fait, il n’était destiné qu’à une partie infime d’Algériens triés sur le volet. L’œuvre de Camus concernant le problème algérien a tourné autour de trois questions : y a-t-il une oppression coloniale en Algérie ? Y a-t-il une nation algérienne ? La revendication d’indépendance algérienne est-elle légitime? Camus a répondu clairement et sans ambiguïtés comme nous venons de le voir. Oui à la première et non aux deux autres. Telle est, à notre sens, l’erreur de Camus et que l’histoire, qui malheureusement ne se refait pas, a retenue.

D’ailleurs, la mauvaise foi et l’absence totale d’objectivité avec lesquelles Monsieur Onfray prend la défense de Camus nous laisse interrogatif sur les véritables raisons de cette attitude de la part d’un philosophe qui nous avait habitués a un peu plus de discernement dans ses prises de position. Nous avons peut-être un début de réponse avec Olivier Todd, biographe de Camus, qui accusait Onfray «de sanctifier Camus pour démoniser Sartre» ( Monde du 13 janvier 2012). En effet, il ne faut pas oublier que l’auteur de Ni Dieu ni Maître nous a habitués à un tel exercice en attaquant Freud.

Les Algériens, la violence et l’assimilation

Monsieur Onfray, dans ce qui ressemble à une falsification délirante de l’histoire, dit «que ce sont les Algériens qui ont choisi la voie de la violence… et que Camus n’a jamais eu le soutien de ceux qui, déjà en 1945, avaient choisi commencer par la violence…». Rien que ça Monsieur Onfray et vous citez Melouza pour étayer votre incroyable relecture de l’histoire. Certes, Melouza nous interpelle mais peut-on faire comme si l’histoire de l’Algérie avait commencé en 1945 ou en 1954 et faire fi des 115 ans ou plus de colonisation passés ? Plus d’un siècle de tergiversations sans fin et sans résultats de l’administration coloniale pour mettre fin aux ségrégations, à l’injustice et la misère qui frappaient les Algériens. Ces Algériens qui avaient participé activement et héroïquement à la libération de votre pays, Monsieur Onfray, du joug nazi s’attendaient, au lendemain la Seconde Guerre mondiale, pouvoir espérer eux aussi accéder à leur indépendance et devenir libres. C’est qu’ils ont essayé de demander lors des manifestations pacifiques de Sétif 1945 auxquelles l’administration coloniale a répondu par une répression sans pareil dans l’histoire de l’humanité.

A partir de 1945, les Algériens avaient compris que l’assimilation qu’on leur faisait miroiter n’était qu’un leurre, et c’est dorénavant l’indépendance totale de leur pays qu’ils devront revendiquer. C’est ce qu’ils firent en prenant les armes en 1954. Les tentatives de trouver des solutions pacifiques dans l’égalité des droits et devoirs n’ont jamais manqué de la part des Algériens. Et l’exemple d’un homme comme Ferhat Abbas pour ne citer que lui, qui avait demandé en 1931 l’assimilation pour les Algériens et avait essuyé un refus de l’administration coloniale, est on ne peut plus caricatural. Il devint l’un des chefs historiques de la révolution algérienne. Georges Clementel, ministre des Colonies en 1905, disait, je cite : «Notre politique a définitivement brisé l’assimilation. La mentalité française ne peut pas plus s’acclimater aux tropiques que ne le peuvent notre faune ou notre flore. L’assimilation est une thèse erronée et dangereuse.» Jules Ferry a lui aussi été un porte-parole très acharné de ce rejet de l’assimilation. Dans un texte consacré à la Tunisie sous occupation française, il écrivait : «Le régime représentatif, la séparation des pouvoirs, la déclaration des droits de l’homme et les constitutions sont des formules vides de sens dans les colonies en raison de la présence de populations indigènes arriérées. D’autres lieux, d’autres races exigent l’instauration d’un autre régime politique que celui qui est établi en métropole. » Cela se passe de tout commentaire et explique la longévité du code de l’indigénat de février 1875, appellé aussi code matraque ou monstre juridique par certains juristes comme Arthur Giraud, grand spécialiste du droit colonial. Jusqu’en 1945, les Algériens étaient traités comme des sujets et non comme des citoyens français, c’est l’assujettissement contre l’assimilation. Ceci était vrai pour tout l’empire français, et l’exception française d’un colonialisme BCBG tant vanté par la métropole était un grand mensonge. Pierre François Gonidec, professeur de droit émérite et auteur de nombreux ouvrages sur le droit colonial disait : «Cette politique coloniale se caractérisait par beaucoup d’assujettissement, très peu d’autonomie et un soupçon d’assimilation.» Pour Pierre Dares, spécialiste du droit colonial, «les lois métropolitaines ne s’étendaient pas de plein droit aux colonies qui sont régies par une législation différente». Les conclusions d’un récent colloque sur cette politique de l’assimilation, organisé par le groupe d’amitié France- Algérie du Sénat français en juillet 2012 et qui a réuni d’éminents historiens spécialistes de l’Algérie, ont été sans appel. Les différents intervenants ont été unanimes à dire que «cette assimilation a été un mythe politique destiné à faire croire en la compatibilité de la colonisation avec les valeurs républicaines.

L’administration coloniale, pour des raisons ethnico-raciales, notamment l’islamité de ces populations indigènes, n’a jamais pensé que leur assimilation était possible». Tels étaient, Monsieur Onfray, les vérités et les fondements du droit colonial sous la troisième république française. Et les Algériens qui, je vous le concède, n’ont pas de grands hommes de la trempe de votre concitoyen le maréchal Pétain pour penser que la collaboration était la solution à l’occupation, ont décidé de prendre les armes pour se libérer.

De la légitimité de la violence et de la définition du terrorisme

«Entre ma mère et la justice, je préfère ma mère» ou «les opprimés qui prennent les armes au nom de la justice deviennent des oppresseurs». Ces deux citations de Camus auxquelles vous souscrivez nous interpellent et nous offrent l’occasion de discuter de la légitimité de la lutte armée pour se libérer et de la définition à géométrie variable que vous donnez du terrorisme. Il faut savoir que jusqu’à ce jour il n’y a pas de définition du terrorisme qui fasse consensus. Il en existerait plus de 200 dont 72 sont actuellement utilisées dans les pays anglo-saxons sans qu’aucune ne fasse l’unanimité car, pour beaucoup, le terrorisme doit obligatoirement être distingué de la résistance. Le terrorisme pour les uns peut être souvent le combat de la liberté des autres, et c’est avoir la mémoire courte que d’oublier que les résistants de la Seconde Guerre mondiale étaient traités de terroristes par les nazis !!!!

Quand votre terre est occupée, vos ressources pillées, vos enfants emprisonnés ou tués, vos arbres déracinés votre eau détournée, que vous êtes entourés d’un mur qui vous enferme sans aucun espoir de lendemains meilleurs ; quand toutes les tentatives pacifiques politiques d’améliorer votre sort échouent : peut-on s’étonner que vous soyez poussés à utiliser l’arme du désespéré et du pauvre, la seule qui vous reste et que vous appelez terrorisme ? Comprendre cela ne veut pas dire accepter ou justifier le terrorisme, mais ne pas le comprendre c’est occulter les vraies raisons de celui-ci, seul traitement radical possible de ce phénomène. Les bombardements sur Ghaza par l’armée israélienne lors de l’opération Plombs durcis ont fait au bas mot 1 000 morts dont plus de la moitié étaient des enfants et des femmes. Selon l’Unicef, 600 000 enfants irakiens sont morts suite à l’embargo, notamment sur les médicaments, imposé à l’Irak par ce qu’on appelle la communauté internationale. Madame Madeleine Albright, ambassadrice aux Nations unies à l’époque, est arrivée à justifier ce crime en disant que «si c’était le prix à payer pour faire tomber Saddam Hussain, cela valait le coup».

Monsieur Onfray, vous qui par un exercice de grand écart sémantique vous vous définissez sur votre site officiel comme un sioniste pro-palestinien, comment qualifierez-vous cela : crime contre l’humanité, terrorisme d’Etat ou les deux ? Votre silence est assourdissant. Ce sont ces indignations sélectives et ces définitions à géométrie variable du terrorisme et de la résistance à l’occupant qui vous rendent vous et bien d’autres pensants bien comme vous très peu crédibles à nos yeux Monsieur Onfray. Je terminerais en citant ces quelques mots, toujours d’actualité à notre sens, prononcés par Yasser Arafat en novembre 1974 aux Nations unies : «La différence entre le révolutionnaire et le terroriste tient dans la raison que chacun a de se battre. Car quiconque qui défend une cause juste et se bat pour la liberté et la libération de son pays des envahisseurs, des occupants et des colonialistes ne peut être appelé terroriste.» Ceci reste vrai pour la lutte qu’a menée le peuple algérien ou pour celles que mènent d’autres peuples encore sous le joug colonial pour se libérer .

Libre à vous, Monsieur Onfray, d’essayer de vous construire en déconstruisant Freud, Sartre, Edward Saïd ou d’autres mais, de grâce, laissez l’Histoire aux historiens. Ne la falsifiez pas.


PS : Je profiterais de cette occasion pour dire à Monsieur Mili qu’on peut aimer son pays avec toutes ses composantes linguistiques et culturelles et en même temps s’ouvrir à d’autres langues et cultures sans pour autant faire partie d’une chimérique 5e colonne.



 

La Nouvelle République, le 22 août 2012

Mohammed Yefsah

 

L'imposture Onfray

L'entreprise néocoloniale de Michel Onfray a démarré sa machine en Algérie. Dans l'entretien qu'il a accordé au quotidien El Watan du 10 août 2012, il récidive par la mauvaise foi, le mensonger et une connaissance approximative de l'Histoire de l'Algérie. Sa haine de Jean Paul Sartre est à la taille de sa fascination pour les puissants. Onfray est libertaire1 seulement dans sa proclamation. Il est l'expression du moult du néolibéralisme, pour lequel l'émancipation des peuples anciennement colonisés, est une défaite à surmonter. La coqueluche des médias force la lecture des œuvres de Albert Camus pour en faire un homme qui ne fut pas pour la colonisation. Onfray fait d'ailleurs dans l'esprit camusien par sa posture d'apparence ni pour la colonisation, ni contre la colonisation.

Outre ses attaques répétées contre Sartre et les intellectuels français qui défendirent l'émancipation du peuple algérien, notamment dans son dernier livre, « L’ordre libertaire: la vie philosophique d’Albert Camus », Onfray arrive au summum de la bêtise en accusant Edouard Saïd d'une « lecture raciale et raciste » des œuvres de Albert Camus. Attaque-t-il par ricochet la cause palestinienne ? Il n' y a aucun doute. D'une pierre deux coups. En tout cas, il n'a jamais caché son sionisme. Onfray n'hésite aucunement a défendre le journaliste Éric Zemmour, pourtant condamné par la Justice française pour propos racistes, en lui témoignant respect lors d'une mission télé (Émission On n'est pas couché ce soir, du 17mars 2012, de Laurent Ruquier). Edouard Saïd, universitaire palestino-américain, qui n'a aucune relation avec le pouvoir algérien, a seulement fait analyse de l’œuvre, sans tirer de jugements sur l'homme. Onfray n'a rien à envier aux curés de l'inquisition. Pour lui, aucun algérien n'a compris Camus et les sartiens2 au bûcher.

Pour Onfray, les intellectuels algériens qui critiquent Camus n'ont pas, à coup sûr et forcement, lu les œuvres du romancier. Ils sont mêmes de « prétendus intellectuels », qui devraient « se libérer de l’esclavage mental », à la solde du pouvoir. Si Onfray ne le sait pas, il est temps de lui apprendre que Camus est enseigné en Algérie, que le régime n'a jamais interdit aucun de ses livres et aucune déclaration officielle n'a été prononcée à son encontre. Un nombre incalculable de mémoires, de thèses universitaires et d'études comparatives en littérature lui ont été consacrés, diverses et divergentes de point de vues. Il devrait savoir que parmi les intellectuels qui critiquent Camus, certains sont mêmes opposants au régime algérien. Il oublie que Yasmina Khadra, défenseur de Camus, est un représentant officiel d'une institution algérienne. Il oublie aussi que ses positions peuvent être lues dans les colonnes d'un journal algérien, alors qu'en France aucun des intellectuels algériens attaqués n'est sollicité pour exprimer son opinion.

Onfray s'improvise ensuite historien pour livrer sa lecture du mouvement national. « Depuis le 8 mai 1945 et la répression de Sétif et Guelma, il est même prouvé que les militants de l’indépendance nationale ont souhaité tout s’interdire qui soit du côté de la paix, de la négociation, de la diplomatie, de l’intelligence, de la raison. Je vous rappelle à cet effet que ce sont les Algériens qui ont choisi la voie de la violence et sont à l’origine du plus grand nombre de morts du côté... algérien ! ». La conquête coloniale n'est pas en soi, dans son essence même, de la violence. Onfray ne donne pas de preuves. Sa parole est l'évangile. Onfray, ignorant de l'histoire de l'Algérie, s'imagine ce pays comme un havre de paix avant le massacre de mai 1945.

Il ne connaît pas l’existence – il ne veut pas le savoir, lui qui aime tant lire et réfléchir, contrairement aux intellectuels algériens ! – des enfumades (pratique qui consiste a brûler des villages entiers ou des populations qui fuient dans des grottes), les multiples formes de violence, la torture et les massacres avant même mai 1945. Il ne peut comprendre la radicalisation de la lutte de libération nationale. Onfray ignore aussi que le FLN n'a pas cru à la victoire militaire, mais plutôt à une victoire politique, qui nécessite un sacrifice à la mesure de la violence coloniale. Il a fallu attendre plusieurs années pour qu'enfin la France reconnaisse la qualité de belligérant au FLN et négocie avec lui. Le comble des propos mensongers d'Onfray, c'est sa comptabilité macabre qui considère que le FLN a fait plus de victimes côté algérien que la répression coloniale.

« Camus n’a pas à se justifier de choisir ses sujets de romans » dit-il. C'est le seul crédit qui peut être accordé au philosophe du confort. Quoi qu'il recourt au mêmes œuvres pour justifier ses positions. L'absence des indigènes dans l’œuvre de Camus donne une idée de son ignorance de l'univers indigène. Camus est l’écrivain des « pieds-noirs », comme le pensent d'ailleurs Kateb Yacine, Mouloud Mammeri et autres écrivains algériens qui l'ont côtoyé et lu ses œuvres. Ces dernières donnent un aperçu de ce monde qui adore le soleil, mais déteste croiser l'arabe dans la rue ou sur la plage.

Meursault, personnage de L'Étranger, allongé sur le sable doré d'une plage algéroise, tire cinq balles sur l'arabe qui lui cache le soleil. Dans La Peste, intrigue qui se déroule à Oran, le personnage du médecin préfère parler des rats que des indigènes, périphériques et insignifiants. Il coupe court à la question du journaliste, qui n'insiste pas. C'est certainement de la littérature. Or Michel Onfray, philosophe de son état, peut comprendre l'imaginaire et les symboliques d'une œuvre littéraire, à l'image d'un Nietzsche qui a beaucoup appris d'un Dostoïevski. Il est ridicule de demander à un écrivain la présence d'une thématique ou d'un personnage. Cependant, une absence peut avoir une signification. Les arabes sont absents des œuvres de Camus et lorsqu’ils sont présents fugacement, ils dérangent, agacent, déclenchent la haine. En ce sens, Albert Camus, à l'image des œuvres de tout autres écrivains de talent, peut nous apprendre beaucoup sur l'Algérie coloniale, sur l'état d'esprit d'une époque, à l'exemple des œuvres de Balzac qui offrent une importante connaissance sur la France des XIXe siècle, de Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline sur les affres de la guerre, de A la recherche du temps perdu de Marcel Proust sur la décadence de l’aristocratie, de Germinal de Émile Zola sur l'atroce condition ouvrière, etc.

Dans Chroniques algériennes, Camus développe un discours humaniste sur la Kabylie, en demandant l'amélioration de la condition des indigènes. Il estime que la France n'a rien à gagner en opprimant les indigènes. Il veut gagner leurs cœurs. Mais son récit est digne des ethnologues qui ont participé à la mission coloniale. Il évoque l'utilité de l'école, la libération de la femme, la différence entre les arabes et les kabyles et implicitement la mission civilisationnelle que pourrait apporter la France. Il n'est jamais question d'une remise en cause du système colonial.

Albert Camus, qui refusât la violence des deux côtés, quand il fut question de l'Algérie en sachant que les adversaires n'étaient pas à armes égales, comme dans toute situation coloniale, ne fut pas toujours contre les armes. Il fut pour la résistance armée contre le nazisme et s'engagea avec les républicains lors de la guerre civile espagnole. En évoquant donc l'attachement à la paix par Camus, il faudrait aller jusqu'au bout du raisonnement. Sartre eut au moins le mérite d'avoir été constant.

Le voyage en Algérie d'Onfray lui fait rencontrer l'esprit de Camus et le bon Dieu. Athée en France, il semble découvrir les vertus du « christianisme africain ». Syndrome des pionniers lors de la découverte de l'Amérique ! Céline, Balzac, Camus, de grands talents, ont toute leur place dans le champs littéraire algérien ou d'ailleurs. Mais Camus le politique a droit au regard critique et sans concession à la lumière de l'Histoire. Quant à Michel Onfray, qui se veut de gauche en France mais est de droite en Algérie, à l'image de son « capitalisme libertaire », mariage forcé de conceptions irrémédiablement opposées, il devrait nous expliquer, lui le grand savant, comment le peuple aurait pu se libérer sans la lutte.

Dans le cadre de « Marseille-Provence 2013, Capitale Européenne de la culture », grandiose événement, l’organisation de l'importante exposition sur Albert Camus, retirée récemment à l'historien Benjamin Stora, est confiée à Michel Onfray et suscite des polémiques. Ce qui donne d'avance une idée de la teneur de cette exposition et de son orientation politique à ne pas déplaire aux nostalgiques de l'Algérie française.

 

Références

1 Les vrais libertaires ont été les premiers a défendre la révolution algérienne. A lire l'historien Sylvain Pattieu, Les camarades des frères : Trotskistes et libertaires dans la guerre d'Algérie (Préface de Mohammed Harbi), Ed. Syllepse, 2002.

2 Lire l'article du mensuel Le Monde Diplomatique. http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2012-01-11-Coup-bas-intellectuel

 


 

Le Soir d'Algérie, le 15 août 2012

Badre’eddine Mili

 

Monsieur Onfray, fumez votre joint sans baver SVP !

Alors là, si je m’y attendais ! Je n’en reviens pas ! C’est vous qui avez dit ça ? Le philosophe nietzschéen, le libertaire, le militant de l’alternative unitaire à gauche. Je lis et relis l’interview que vous avez accordée le 10 août dernier à El Watan-Week-End et je n’en crois pas mes yeux, moi l’indolent samaritain, la garde baissée d’un cran, qui vous créditait, il y a si peu, d’un bon classement parmi les intellectuels français qui ont sauvé l’honneur de leur pays dans la bataille contre les idées du Front national.

Je dois avouer que personne, avant vous, ne s’est aventuré, aussi loin, dans la négation du martyre algérien. Pas même les généraux de la conquête, de l’occupation et de la guerre de 1954, qui ont laissé derrière eux des témoignages matériels et écrits accablants sur les crimes contre l’humanité qu’ils ont délibérément commis en Algérie. Goebbels, dans sa furie extatique de propagandiste hitlérien zélé, n’avait pas osé dire ce que vous avez dit. Je ne savais pas que l’hédonisme pouvait provoquer un état de dégénérescence mentale aussi avancé qui vous fait tenir, dans une démence d’une agressivité inouïe, des propos aussi violents, hostiles, insensés et fantasques à l’encontre des Algériens que vous accusez d’avoir été «les premiers à avoir choisi la violence et d’être à l’origine du plus grand nombre de morts du côté… algérien» ! Comparé à vous, Benjamin Stora passerait pour une innocente Sylphide, égarée dans le Jardin des Hespérides.

Monsieur Onfray, quand on fume un joint, on prend la précaution de ne pas baver sur le col de sa chemise, et quand on s’oublie, il ne faut pas s’étonner qu’une âme charitable, de passage, vous mouche proprement. Qu’est-ce qui vous a pris d’insulter, frontalement, dans le jargon des charretiers, les élites algériennes que vous logez, indistinctement, à l’enseigne de «la cour des plumitifs», des «supposés» et prétendus» intellectuels prisonniers de l’esclavage mental qui est encore le leur» ? Quelle mouche néocolonialiste vous a piqué pour vous en aller attaquer l’Algérie et son Etat, vous permettant de traiter les Algériens «d’indigènes» qu’un demi- siècle d’indépendance» n’a pas réussi à libérer «d’une servitude contemporaine » d’où sont bannis «l’intelligence et l’esprit critique» osant déclarer que l’indépendance en Algérie est un combat qui reste à mener…»? Quelle prétentieuse impudence pour un philosophe que j’avais cru, un moment — hâtivement et à tort —, bien parti pour donner un coup de jeune à la philosophie, de la sortir du ghetto bourgeois de la grande loge, de la jeter dans la rue et de l’enseigner dans les universités populaires dans le but de la délivrer de l’aveuglement des préjugés raciaux, idéologiques et religieux !

Je vous considérais comme un philosophe neuf et audacieux qui proposait une alternative plus crédible que la fausse philosophie du marigot fangeux et putride dans lequel s’ébrouent, depuis 20 ans, les BHL, les Gluksman, les Finkelkrault, héritiers des intellectuels français qui ont cautionné la collaboration avec l’Allemagne nazie et les dérives colonialistes des deux siècles derniers. Mieux encore, il m’avait semblé que vous avez emprunté une voie originale pour renouer avec la pensée progressiste, dans une France qui a oublié Poulantzas, Ellenstein, Althusser, Garaudy, Balibar et Labica. Bien qu’opposé à votre vision sur la gestion libertaire du capitalisme», j’avais misé sur votre capacité de conférer à la philosophie et à l’intelligence, d’une manière générale, le pouvoir d’anticipation qui lui manque aujourd’hui, là où Edgar Morin a échoué en se faisant surprendre par la révolte de Mai 1968, là où Régis Debray a fait fausse route en suivant les «focos» guévaristes et là où Minc et Atalli se sont fait pièger par la crise mondiale du capitalisme financier.

Finalement, j’ai dû descendre de mon nuage pour constater que la montagne n’a accouché que d’une souris, et que vous, comme beaucoup d’icônes de l’élite française d’aujourd’hui, à quelques exceptions près, comme l’inusable indigné Stéphane Hessel ou le lucide Olivier Le Cour Grand-maison, ressemblez beaucoup plus à «un ramassis de trotsko-balladuriens» et de «soixante-huitards alignés sur l’ultra- libéralisme» qui vivent entre eux, dans des cercles fermés, déconnectés des réalités du monde et des peuples ainsi que Jean-François Kahn vous a dépeints dans un de ses derniers ouvrages. Docteur Jekkyl et Mister Hyde ! quel mauvais ressort vous a réveillé du pied gauche pour vous faire dire, sans avoir vérifié vos sources ni relu les écrits des intellectuels algériens dans les revues Esprit et La Pensée, que «depuis le 8 Mai 1945 et la répression de Sétif et de Guelma, il est prouvé que les militants de l’indépendance nationale ont souhaité tout s’interdire qui soit du côté de la paix, de la négociation, de la diplomatie, de l’intelligence, de la raison. Ce sont les Algériens qui ont choisi la voie de la violence et sont à l’origine du plus grand nombre de morts du côté… algérien». BHL, Zemmour, Menard n’auraient pas mieux plaidé en faveur des Laquierre, Borgeaud, Blachére, Schiaffino, Salan, Degueldre, Tomazo et Lagaillarde ! Alors, convenez qu’après que vous nous ayez fait essuyer ce fatras d’immondices, nous nous employions, à notre tour, à décaper l’épaisse couche d’arrogance dont vous habillez vos fragiles certitudes.

1- Passe que vous fassiez l’article pour le compte d’Albert Camus à l’endroit duquel les Algériens ne nourrissent aucune animosité particulière pour avoir rejoint son camp naturel, au moment où il fallait, illuminé de l’aura de la reconnaissance internationale, qu’il se prononce, clairement, sur le combat anti-colonial de son pays natal.

2- Passe, encore, que vous demandiez que nous lui reconnaissions le droit de choisir ses sujets et de ne pas être obligé de faire la sociologie de son pays. Sauf qu’un écrivain est le miroir de son époque et de sa société comme le furent Neruda pour le Chili, Hikmet pour la Turquie et Neguib Mahfoud pour l’Egypte. L’acte d’écrire d’un romancier n’est pas gratuit, il revêt un sens et, dans cet ordre d’idées, l’œuvre prolixe et variée de Camus n’a pas livré des clefs de lecture suffisamment convaincantes pour dire, sans risque de mentir, qu’il avait opté pour la défense de la cause nationale du peuple algérien. Vous sentez bien que la faille est là et vous nous renvoyez, le rouge au front, à son roman inachevé, Le premier homme, pour prendre connaissance du message final qu’il aurait pu nous délivrer à ce sujet. Drôle de philosophe qui nous incite à juger à partir de pièces qui n’ont jamais existé et qui n’existeront jamais ! Sachez, de toutes façons, que les Algériens ont réglé leurs comptes politiques avec Camus, en pleine guerre de Libération. Ils n’ont pas attendu vos tardives justifications pour le faire. Le des camusiens, français comme leurs relais algériens, est de continuer à ramer à contre-courant de la vérité historique pour chercher dans les positions ambiguës de l’auteur de La Peste de quoi lui tisser les lauriers du révolutionnaire qui s’ignore alors qu’il était un communiste velléitaire, tout juste séduit par l’utopie de «la nation algérienne en construction» dans laquelle Maurice Thorez, l’ancien secrétaire général du PCF, invitait les Arabes, les juifs et les Européens à se fondre.

3- Il est de votre droit de traiter comme il vous plaît de la querelle entre Sartre et Camus. Il s’est écrit tant de choses sur cette rivalité entre la philosophie de la liberté et la philosophie de l’absurde que nous n’allons pas en rajouter dans un texte dont la vocation n’est pas d’aller dans l’exégèse. Il suffit de rappeler que Sartre, le philosophe de la responsabilité qui avait dit, reprenant Auguste Comte, «qu’on ne peut pas être à la fenêtre et se regarder passer dans la rue» a évolué et qu’il est passé de la neutralité du clerc des «mains sales» à l’engagement militant et à l’appui actif de la lutte de libération algérienne. Camus, non ! Il en était resté au mythe de Sisyphe, prisonnier d’une conception de la vie dénuée de sens. Coincé entre les Antiques et Alain, se privant d’oser aller plus loin. Que vous chargez aujourd’hui Sartre de tous les maux, c’est votre liberté, mais tolérez que nous vous disions que nous préférons largement le Sartre qui soutenait le principe de l’autodétermination du peuple algérien, dénonçait la torture et l’assassinat de centaines de milliers de nos compatriotes au Camus, dépassé par la dynamique de l’histoire, qui proposait des «solutions indigènes, la fédération des douars sans oublier la célébration du génie dionysiaque de ce pays…» qui faisaient rire les Algériens. Camus avait eu, quelque part, il faut avoir le courage de le reconnaître, de la difficulté à transcender les intérêts du colonat alors qu’il avait sur sa table de chevet les œuvres de Marx, le meilleur lecteur du capitalisme et le penseur le plus imposant de la révolution sociétale ainsi que celles de Rousseau, le philosophe de la volonté générale et du peuple souverain et il était passé à côté sans y jeter un coup d’œil. Et pourtant, son enfance difficile, «les petites gens» de Belcourt, son instituteur, ses amis «arabes», tout l’y poussait. Il a «bêtement » laissé échapper cette opportunité historique d’entrer, non pas tant à l’Académie Nobel mais au panthéon des justes.

4- La violence «première» est devenue l’obsession des sophistes français comme vous. Pourtant, vous n’avez pas connu la guerre d’Algérie et vous vous empressez d’hériter, sans faire le tri, de cette version-refuge que vous brandissez, à votre tour, pour soustraire votre pays à l’accusation de génocide qui lui pend au nez. Avec quel culot vous faites porter le chapeau aux militants de l’indépendance en leur reprochant d’avoir, délibérément, «souhaité tout s’interdire qui soit du côté de la paix, de l’intelligence et de la raison» ! Mais avez-vous conscience de l’énormité de votre raisonnement primaire ? Pour s’interdire quoi que ce soit, il aurait fallu que ces militants vivent dans un pays où rien ne leur était interdit. Or, tout leur était interdit ainsi qu’à leur peuple : l’exploitation de leurs terres, le fruit de leur travail, leur langue, leur religion, leur identité. A l’usage de quelle négociation, de quelle diplomatie, de quelle paix, de quelle raison avaient-ils droit dans un pays où Naegelen trafiquait les élections et où l’Assemblée de Laquierre réservait, uniquement, des strapontins au deuxième collège ? Et vous prétendez que vous avez des preuves pour corroborer vos assertions. Connaissez-vous l’Emir Khaled, Ferhat Abbes, Bendjelloun, Belhadj Saïd, Abdelhamid Ben Badis et bien d’autres représentants de l’intelligentsia algérienne qui avaient prospecté du côté de la raison et de la paix en faisant preuve d’une grande patience. Et qu’ont-ils obtenu en échange ? La brutalité et la sauvagerie de l’ordre colonial. Partis en délégation auprès de différents présidents français pour faire valoir les doléances de leur peuple, il leur fut répondu qu’ils devaient aller les chercher dans la bouche du canon ! Avez-vous entendu dire que le PPAMTLD avait opté, sous le mandat de Messali El Hadj, pour le légalisme et qu’il avait envoyé dans les conseils municipaux plusieurs de ses militants et que d’autres ont écumé les champs de bataille de l’Europe pour vous défendre contre la solution finale, dans l’espoir d’un retour d’écoute. En vain? Que pouvait-il leur rester, en désespoir de cause, comme ultime recours, que la violence que les peuples asservis dans le monde ont commencé à utiliser en Indochine pour saper les bases d’un système condamné par l’histoire? Fallait-il qu’ils tendent la joue gauche après s’être fait souffleter la droite ?

5- En fait, il ne faut pas aller chercher très loin, en tous les cas pas dans les limbes fumeuses de votre pensée hermétique, pour comprendre les véritables raisons de cette sortie du bois, car celles-ci sont, simplement, terre à terre et bassement alimentaires. Pour quelqu’un qui est passé à la gamme du «rose» et qui vient d’être nommé par le président François Hollande en qualité de Commissaire chargé de la commémoration du cinquantenaire de la mort d’Albert Camus, à quelques semaines de l’hommage rendu à Jules Ferry, un des apôtres du colonialisme, il n’a pas fallu attendre trop longtemps pour que vous manifestiez, d’une façon aussi grotesque, la reconnaissance du ventre, celle d’un intellectuel organique qui vient de découvrir les charmes du râtelier dans lequel il a plongé, la tête la première. Et ça vient donner des leçons aux «plumitifs qui n’ont pas la capacité de résistance aux mythes et aux légendes édictés par le pouvoir» ! Venant d’un «philosophe» qui a troqué la toge de l’humilité et du doute pour les ors de la corruption intellectuelle, une telle mauvaise foi est, proprement, inqualifiable. Je ne dis pas qu’en Algérie, il n’existe pas de fonctionnaires de la culture et de laudateurs de cour ; mais, pour être juste, je me dois de faire la distinction entre les pensionnaires de l’auge et les intellectuels libres et patriotes qui défendent, en toutes circonstances, l’honneur de leur pays.

En fin de compte, vous auriez mieux fait, Monsieur Onfray, de continuer à essuyer les plâtres chez Laurent Ruquier et Frederic Taddei, dans les émissions de France-Télévisions, et de vous esquinter à sortir Camus des cours de terminale, en le vendant aux gens du troisième âge auxquels vous destinez vos leçons de vulgarisation de la philosophie. Tout le monde aurait gagné au change. Encore que cela n’aurait pas été, tout à fait, à votre avantage, car il circule, depuis deux ans, dans les bacs de la Fnac, des manuels qui font fureur et qui ont pour titre Spinosa en s’amusant, La philosophie par les blagues, La planète des sages qui renseignent sur Thurycide, Démocrite, Schopenhauer et Nietzsche beaucoup plus que vos ouvrages qui sentent, sous leur vernis neuf, l’odeur de la naphtaline des vieilles reliques.

Et pour conclure, je vous recommande de consulter le psychanalyste slovène Slavo Zlizak qui avait eu raison de dire dans un récent débat que «vous autres intellectuels européens populistes, pro-sionistes qui remettent au goût du jour les idéologies xénophobes, vous ne voulez que d’une seule chose : arriver à faire revivre la vieille Europe dont vous rêvez, chrétienne, celtique, villageoise, rentière, anti-musulmane et anti-émigrés». Voilà le terme de votre histoire, mais pas le fin mot de la vraie, celle du nouveau monde qui émerge sous vos yeux frappés par la dégénérescence maculaire liée à l’âge.

Vous dites, à la fin de votre interview, que «l’indépendance en Algérie est un combat qui reste à mener». Sans doute l’avez-vous déjà confié aux «francophiles » que vous dites avoir rencontrés dans les rues d’Alger et que vous avez, vraisemblablement, mandatés, pour mener la besogne pour votre compte. Je ne savais pas que BHL avait fait des petits. Je sais, par contre, quelle herbe vous broutez et qui vous donne ces hallucinations. Après cela, ne venez surtout pas nous seriner vos couplets d’«engagé» sur le nouvel humanisme, Mélenchon, Bové, Besancenot et Marie-George Buffet. Gare ! ça ne prendra plus.

P.S : J’entends, d’ici, le silence assourdissant des intellectuels algériens et autres hybrides installés en France. Y a-t-il quelqu’un au bout du fil ?

 


 

Les Débats, le 10 août 2012

Ahmed Halfaoui

 

Sartre, Edward Saïd, d'autres et le «nietzschéen de gauche»

Michel Onfray, «un nietzschéen de gauche» pour ceux qui peuvent disséquer ce type de profil, a été interviewé dans El Watan Week-end du 10 août, sur les différentes «lectures de l'œuvre camusienne».

Le texte aurait pu passer inaperçu, mais il comporte des insultes qui, elles, ne peuvent passer. Onfray commence par mépriser ceux qui s'interrogent sur le traitement fait pas Albert Camus aux Algériens et à leur lutte de libération du colonialisme. Il en fait des «sartriens qui n'aiment pas la liberté de pensée de Camus». Ceci sans rendre justice à Jean-Paul Sartre et aux intellectuels qui ont soutenu le FLN, en n'expliquant pas en quoi cela consiste d'être «sartrien». Et Sartre n'est pas le seul à payer du mépris du «nietzschéen de gauche». Il y a Edward Saïd qui a droit à une ligne et demie pour résumer son explication contre l'écrivain. L'éminent penseur, selon Onfray, «n'était pas au nom dans cet exercice de mauvaise foi militante au mieux de sa forme intellectuelle». Là, encore, on ne saura rien de l'«exercice de mauvaise foi» de Saïd. Etonnamment, Kateb Yacine, qui figure pourtant dans les critiques les plus citées de Camus, échappe aux salves assassines du «philosophe».

Après avoir renvoyé à leurs classes Sartre et Saïd, Onfray s'attaque aux «militants de l'Indépendance nationale qui ont souhaité tout s'interdire qui soit du côté de la paix, de la négociation, de la diplomatie, de l'intelligence, de la raison». Sans que son génie ne se donne la peine de montrer en quoi ces militants auraient pu faire autrement et en quoi consistaient «la paix, de la négociation, de la diplomatie, de l'intelligence, de la raison». Surtout que cette conclusion lui permet de nous rappeler «que ce sont les Algériens qui ont choisi la voie de la violence et sont à l'origine du plus grand nombre de morts du côté... algérien !». La répression génocidaire est absoute, bien fait pour vous qui avaient voulu vous libérer ! Ne vous en prenez qu'à vous-mêmes ! C'est cette leçon de choses qui claque dans la phrase, sans vergogne. Nous n'avions pas écouté Camus, quand il écrivait qu' «A partir du moment où l'opprimé prend les armes au nom de la justice, il met un pas dans le camp de l'injustice». Rappelons, ici, que l'objectif de l'interview était de démontrer que l'écrivain n'avait jamais dit «oui» à l'ordre colonial.

On en vient, pour finir, à l'objet principal qui est celui de crucifier les pétitionnaires contre la «caravane Camus». Les concernant, il ne sera pas question de les citer, uniquement de les disqualifier. La méthode est alors expéditive. Elle est puisée dans l'arsenal des arguments locaux. Les signataires, après avoir été des «sartriens», sont devenus de «supposés intellectuels», qui «se prétendent intellectuels». Leur texte est «un tissu de mensonges», ils font partie de la «cour des plumitifs du pouvoir» qui vont «au-devant des désirs et des souhaits du pouvoir pour en obtenir des avantages». Et s'étale toute l'indigence de l'individu qui verse dans l'insulte ou dans ce qu'il croit être une insulte, quand il prouve sa nature de «petit blanc», «nietzschéen» imbu de la «supériorité européenne» et engoncé dans la suffisance qu'on arbore vis-à-vis de ceux qu'on croit être encore des «indigènes».

Dommage pour la chute que le journaliste ne lui ait pas demandé si Sartre était aussi un «plumitif» et au service de quel pouvoir et si, lui-même pensait être un «intellectuel» et non le plumitif de quelque pouvoir, pro-colonial.

 


Quelques articles sur la "Caravane de Camus"

 

  • Mohamed Bouhamidi: Quand les faussaires récupèrent le crime colonial
  • Abdellali Merdaci: Une inquiétante célébration
  • Ahmed Halfaoui: La caravane Camus et son débat inégal
  • Ahmed Bensaada: Camus, Yasmina et les autres
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